Cycnos | Volume 9 La censure aux Etats-Unis - | 1. Censure et roman 

John Cleland contre John McClellan :roman et censure aux E. U., 1957-1977

Plan

Texte intégral

1La censure, dont on pourrait penser qu’elle a toujours été l’adversaire farouche du roman, s’est parfois révélée, de manière perverse son alliée. C’est parce que le sexe n’est pas présentable, représentable, que, d’une part, s’est perpétuée une littérature pornographique partiellement clandestine réservée à ceux qui ont les moyens de se la procurer et que, d’autre part, est apparu le roman moderne. Dans son dictionnaire, Samuel Johnson définissait déjà celui-ci comme “a small tale, generally of love”1 et Tony Tanner disait plus récemment, dans Adultery in the Novel :

2The bourgeois novelist has no choice but to engage the subject of marriage in one way or another, at no matter what extreme of celebration or contestation. He may concentrate on what makes for marriage and leads up to it, or on what threatens marriage and portends its disintegration, but his subject will still be marriage2.

3C’est d’ailleurs au nom de cette institution du mariage que les censeurs, comme par exemple l’avocat impérial qui voulait faire interdire Madame Bovary, s’en prenaient au roman. On pourrait étendre le problème et dire que le roman moderne, écrit surtout par des hommes, cherche avant tout à savoir ce qu’il en est du désir de la femme, comme en témoignent de nombreux classiques, Pamela, The Scarlet Letter, Madame Bovary, Ulysses, ou encore Lolita. Dans le monologue de Molly Bloom, cette question est formulée de manière quasi explicite; les censeurs se référèrent précisément à ce chapitre, ainsi qu’au chapitre “Nausicaa”, pour faire interdire le roman en Angleterre et aux Etats-Unis jusqu’à la décision célèbre du juge Woolsey en 1933.

4L’obstacle de la censure, dont j’ai montré ailleurs3 qu’il a obligé les romanciers à faire preuve d’inventivité dans leurs stratégies narratives pour le déjouer, a sauté avec une soudaineté tout à fait imprévisible aux Etats-Unis entre 1956 et 1966. Je vais essayer de présenter ici brièvement les grands moments de cette évolution récente, de l’affaire Roth jusqu’à l’affaire Fanny Hill, pour étudier ensuite la réaction de la “moral majority”, représentée dans la circonstance par le sénateur John McClellan qui fut à l’origine de la “Commission on Obscenity and Pornography”.

5Pour autoriser l’entrée de Ulysses aux Etats-Unis, le judge Woolsey avait dû remettre en cause la définition légale du mot “obscene” qui jusque là était la suivante : “Tending to stir the sex impulses or to lead to sexually impure and lustful thoughts”4. Ce mot, emprunté dit le Robert au mot latin obscenus signifiant "de mauvais présage", et venant dit le Webster de ob - caenum (“against filth”), n’est évidemment pas dérivé, comme le suggérait plaisamment D. H. Lawrence, de “obscena : that which might not be represented on the stage”5, même si l’idée est plutôt séduisante. Impliquant dans tous les cas un jugement de valeur, il renvoie à la fois à l’abject, ce que l’on ne doit pas socialement dire, et au refoulé lequel revient toujours sous forme d’interdit. Comme a très bien su l’expliquer le juge Woolsey, ce n’est pas seulement le texte romanesque lui-même qui est obscène mais la lecture qu’on en fait :

Whether a particular book would tend to excite such impulses and thoughts must be tested by the court’s opinion as to its effect on a person with average sex instincts – what the French would call l’homme moyen sensuel… It is only with the normal person that the law is concerned6.

6L’obscénité est donc aussi affaire de réception.

7Cette correction majeure apportée au Hicklin Test allait être reprise en 1957 dans l’affaire Butler v. Michigan où la Cour Suprême devait décider si on pouvait interdire “the sale to any adult of a book unsuitable for minors”7; le jugement portait sur le livre de John J. Griffin, The Devil Rides Outside. La Cour Suprême décida finalement que cette thèse n’était pas soutenable :

The incidence of this enactment is to reduce the adult population of Michigan to reading only what is fit for children. It thereby arbitrarily curtails one of those liberties of the individual now enshrined in the Due Process Clause of the Fourteenth Amendment8.

8On verra plus loin que les enfants, comme les jeunes filles ou les femmes lors du procès de Madame Bovary, ont toujours été invoqués dans les actions entreprises contre les livres sexuellement explicites.

9L’affaire la plus retentissante en 1957 fut évidemment celle concernant Samuel Roth, éditeur, poète, marchand de littérature érotique; il avait été arrêté dans les années vingt pour avoir publié aux Etats-Unis une édition pirate de Ulysses. Il était maintenant jugé pour avoir expédié par la poste des livres, des périodiques et des photos réputés obscènes. La Cour Suprême posa d’abord comme principe que l’obscénité n’était pas protégée par le premier amendement; elle établit à cette occasion un nouveau code, appelé ensuite le “Roth Standard”, qui préconisait que l’on applique aux objets incriminés deux tests principaux, d’abord le “social value test” :

All ideas having even the slightest redeeming social importance – unorthodox ideas, controversial ideas, even ideas hateful to the prevailing climate of opinion – have the full protection of the guarantees, unless excludable because they encroach upon the limited area of more important interests9.

10Le second, le plus connu, c’est le “prurient interest” test :

A thing is obscene if, considered as a whole, its predominant appeal is to prurient interest, i.e., a shameful or morbid interest in nudity, sex, or excretion, and if it goes substantially beyond customary limits of candor in description or representations of such matters.10

11L’adjectif “prurient”, qui partage la même étymologie (“prurire” ) que notre mot français “prurit”, infléchit de manière subtile, sur le plan juridique, le sens du mot “obscene”. L’obscénité ne relève plus seulement du moral et du psychique, mais aussi du somatique. Même si la définition censure partiellement l’étymologie, il ne s’agit plus seulement de protéger les citoyens contre de mauvaises pensées mais aussi contre des actions impures que de telles pensées pourraient susciter. Bien que la condamnation de Roth ait été confirmée, cette affaire marquait un progrès important dans la mesure où, pour la première fois, la Cour Suprême estimait que la “valeur sociale” de l’objet incriminé pouvait être prise en compte dans les décisions à venir. C’était cet argument, entre autres, qui allait être retenu dans les procès qui allaient suivre.

12Le premier roman célèbre à profiter de cet assouplissement de la loi fut Lady Chatterley’s Lover qui avait été interdit en 1929 puis en 1944. Lorsque Grove Press publia la première édition américaine non expurgée du roman en 1959, le “Postmaster” de New York en intercepta vingt-quatre cartons; cette décision fut confirmée par le “Postmaster General”, malgré le témoignage de Malcolm Cowley et d’Alfred Kazin en faveur du livre. Elle allait être annulée par le juge Frederick van Pelt Bryan de la “United States Southern District Court” de New York qui invoqua la réputation de l’auteur, le précédent d’Ulysse, l’intégrité artistique et le “lack of intention to appeal to prurient interest”11. Intervient ici l’intention présumée de l’auteur: le juge distingue entre le “predominant appeal to prurient interest” qui, dans l’affaire Roth, était considéré comme une caractéristique du texte lui-même, et le refus maintes fois affiché de Lawrence de flatter les bas instincts de ses lecteurs. Dans “Pornography and Obscenity”, par exemple, il s’en était pris à la pornographie: “Pornography is the attempt to insult sex, to do dirt on it. This is unpardonable”12. D. H. Lawrence cherchait à célébrer “the phallic consciousness as against the mental consciousness of today” comme il l’a dit dans une lettre à propos de ce roman13. Il voulait chanter le sexe et non l’avilir. On est ici en pleine querelle des anciens et des modernes en matière de critique littéraire : peut-on, doit-on éviter de prendre en compte les intentions affichées de l’auteur en lisant ses textes? La réponse par l’affirmative des structuralistes avait peut-être quelque chose d’un peu terroriste, finalement.

13Grove Press allait remporter un second combat en 1964 avec Tropic of Cancer, publié en 1961; Cowley intervint de nouveau comme témoin. La Cour Suprême annula le procès pour obscénité intenté à ce roman mais sans spécifier par écrit les raisons qui l’avaient conduite à le faire, si bien que ce cas ne fit pas véritablement jurisprudence.

14Le procès de Fanny Hill allait avoir un impact infiniment plus important et plus durable que tous les précédents. Ce roman, qui avait été une première fois interdit aux Etats-Unis en 1821, fut publié en 1963 par G. P. Putnam’s Sons, éditeur fort respectable qui avait déjà pris le risque de faire paraître Lolita cinq ans plus tôt sans être censuré. L’éditeur et le livre furent défendus par Charles Rembar qui avait également défendu Lady Chatterley’s Lover et Tropic of Cancer. Au terme du procès de New York en 1963, le juge Arthur C. Klein de la Cour Suprême invoqua quatre tests en rendant son verdict en faveur de l’éditeur et du livre: d’abord les deux que l’on a évoqués plus haut dans l’affaire Roth, plus deux autres déjà invoqués dans d’autres affaires : le “patently offensive test” et le “hard core pornography test”. Le premier était défini de manière assez floue dans Manual Enterprises, Inc. et al v. Day. Voici la définition du second proposée dans l’affaire People v. Richmond County News Inc. :

The inquiry for the court, therefore, is whether the publication is so entirely obscene as to amount to “hard-core pornography” (not necessarily dealing with deviate sex relations since while there is a pornography of perversion, “pornography” is not limited to the depiction of unnatural acts)14.

15Voilà franchie la dernière étape: après “obscene”, “prurient”, on en arrive à “hard-core pornography” qui déjà à l’époque renvoyait à un certain type de productions cinématographiques. Ce qui est condamnable, ce n’est pas la pornê, la prostituée, mais sa représentation visuelle. Ainsi, au XVIIIe siècle, les seules éditions de Fanny Hill à avoir été interdites furent les éditions illustrées. On remarquera à cet égard que, dans le procès contre Madame Bovary, l’avocat impérial s’était exclamé avec un mélange de ravissement et de dépit: “Connaissez-vous au monde, messieurs, un langage plus expressif? Avez-vous jamais vu un tableau plus lascif?” après avoir présenté une sélection des passages les plus érotiques du roman15. Problème de réception, une fois encore. “Hard-core pornography” représente le degré ultime du visible et du vécu. Le juge estima que Fanny Hill ne rentrait pas dans cette catégorie, d’abord parce qu’il ne contenait pas un seul mot obscène, ensuite parce qu’il a survécu pendant deux siècles, a été conservé dans les grandes bibliothèques du monde, le British Museum et la Library of Congress, et parce que d’aussi grands hommes que Benjamin Franklin et un gouverneur de l’état de New York en possédaient un exemplaire16. Il prit en compte l’opinion de plusieurs hommes de lettres qui avaient été cités à comparaître (J. Donald Adams, John Hollander, Louis Untermeyer et Eric Bentley, notamment) et qui avaient insisté sur la valeur historique et littéraire du livre17. En appel, le livre fut cependant jugé de nouveau obscène, et l’affaire se retrouva en 1966 devant la Cour Suprême qui, invoquant l’affaire Roth et le “social value test”, déclara le roman définitivement non obscène (à six contre trois). Ceci n’empêcha pas la même cour, le même jour, de confirmer la condamnation d’Edward Mishkin qui avait fait paraître des publications sado-masochistes, et celle de Ralph Ginzburg qui publiait Eros et faisait pour cette revue une publicité provocante18.

16Après ce dernier verdict de la Cour Suprême des Etats-Unis concernant un roman, il y eut, au niveau de l’état du Massachusetts, le célèbre procès de Naked Lunch. Plusieurs écrivains furent conviés à témoigner en faveur du livre, en particulier Norman Mailer qui appela Burroughs “a religious writer”19 et Allen Ginsberg, qui déclara : “It’s had a great deal of effect and influence on me over the many years that I have read and reread the book”20. La cour demanda à Ginsberg s’il approuvait ce que dit Burroughs dans son introduction: “Since Naked Lunch treats this health problem, it is necessarily brutal, obscene and disgusting. Sickness is often repulsive details not for weak stomachs.” Il répondit :

Yes, he has said that. I don’t think he intends that to be obscene in any legal sense or even obscene as seen through his own eyes or through the eyes of a sympathetic reader. He is dealing with matters very basic and very frightening21.

17Ginsberg explique le passage en disant en somme que Burroughs ne fait qu’anticiper sur le jugement que l’on est en train d’intenter au roman : les cours de justice seront toujours en retard de plusieurs générations par rapport aux écrivains sur ces questions de morale. L’avocat de l’éditeur et du livre, Edward de Grazia, cita aussi une lettre de Burroughs dans laquelle l’auteur déclarait :

Unless and until a free examination of sexual manifestations is allowed, man will continue to be controlled by sex rather than controlling. A phenomena totally unknown because deliberately ignored and ruled out as a subject for writing and research22.

18Dans son verdict du 7 juillet 1966, l’“Attorney General” prit en compte l’opinion largement favorable des membres de la communauté littéraire pour affirmer : “Hence, we cannot say that ‘Naked Lunch’ has no ‘redeeming social importance in the hands of those who publish or distribute it on the basis of that value”23. Et il se référa nommément à la décision de la Cour Suprême des Etats-Unis concernant Fanny Hill pour appuyer son argumentation et pour finalement déclarer que : “the book cannot be declared to be obscene”24. Le “social value test” qui avait été interprété d’une manière plus restrictive dans le cas Fanny Hill, prend ici un sens un peu différent : l’autorité morale des écrivains une fois reconnue, il suffit qu’ils démontrent l’intérêt que présente pour eux un livre, aussi osé soit-il, pour que ce livre ne puisse être interdit.

19Charles Rembar pouvait à juste titre se réjouir, après la décision concernant Fanny Hill: “So far as writers are concerned, there is no longer a law of obscenity”25, même s’il extrapolait quelque peu en prétendant que “the present distorted, impoverished, masturbatory concentration on representations of sex will diminish as the restraints on expression recede”26. On allait continuer d’interdire la circulation de romans aux Etats-Unis, notamment dans les établissements scolaires ou les bibliothèques publiques, en revanche on n’allait plus jamais s’opposer à la publication d’un roman pour cause d’obscénité.

20Toutes ces décisions en faveur de ces romans sulfureux, interdits depuis si longtemps, finirent bien sûr par inquiéter la “moral majority” et déclenchèrent de nombreuses actions en justice au niveau des villes, des écoles ou des universités destinées officiellement à protéger les enfants. L. B. A. Woods, qui a écrit un des meilleurs ouvrages contre cette censure locale, indique que pendant la période de 1966 à 1975, 1,197 livres, 300 manuels, 188 journaux, 197 orateurs, 72 magazines, 59 professeurs, 50 films, etc. firent l’objet de procès27. On est surpris d’apprendre que la Californie occupe, et de loin, le premier rang pour le nombre de procès. Le livre le plus souvent pris à partie à travers tout le pays fut The Catcher in the Rye (41 tentatives d’interdiction); on trouve aussi en bonne place sur la liste Catch 22 (10 tentatives), The Grapes of Wrath  (9), Of Mice and Men (7), Slaughterhouse Five (publié en 1969, 7), To Kill a Mockingbird (7)28. Plus des deux tiers des actions en justice entreprises pendant cette période aboutirent à l’interdiction partielle ou totale de ces livres, de ces revues, etc. des bibliothèques ou des cours.

21Le Sénateur démocrate d’Arkansas, John McClellan, abusant sans doute des privilèges que lui conférait son nom, introduisit en 1967 une résolution déclarant que le trafic de l’obscénité et de la pornographie était “a matter of national concern”29. Il finit par obtenir du Congrès qu’il crée la “U.S. Commission on Obscenity and Pornography” chargée d’analyser les lois traitant d’obscénité, d’examiner les méthodes utilisées dans la distribution des publications obscènes et pornographiques, d’étudier l’effet de l’obscénité et de la pornographie sur le public, enfin de proposer des législations appropriées30. Elle fut composée surtout de libéraux (à l’exclusion de Charles H. Keating, nommé par Nixon) et fut présidée par William B. Lockhardt, doyen de la Faculté de Droit de l’Université du Minnesota. Son rapport, qu’elle remit au Président Nixon le 30 septembre 1970, fut aussitôt rejeté par le Sénat (60 contre 5).

22Ce rapport de vingt-huit pages, auquel s’ajoutaient plusieurs analyses d’enquêtes, se divise en deux parties. La première intitulée “Non-Legislative Recommentations”, pose le principe suivant : “much of the ‘problem’ regarding materials which depict explicit sexual activity stems from the inability or reluctance of people in our society to be open and direct in dealing with sexual matters”31. La commission propose donc un certain nombre de mesures pour améliorer l’éducation sexuelle dans le pays. Dans la seconde partie, “Legislative Recommentations”, qui répond davantage à la mission qu’on lui avait fixée, la commission examine d’abord les statuts se rapportant aux adultes et conclut: “The Commission believes that there is no warrant for continued governmental interference with the full freedom of adults to read, obtain or view whatever such material they wish”32. Elle s’appuie entre autres sur le fait qu’aucune définition de l’obscénité n’est suffisamment rigoureuse:

The Constitution permits material to be deemed “obscene” for adults only if, as a whole, it appeals to the “prurient” interest of the average person, is “patently offensive” in light of “community standard,” and lacks “redeeming social value.” These vague and highly subjective aesthetic, psychological and moral tests do not provide meaningful guidance for law enforcement officials, juries or courts33.

23Nous avons montré plus haut que ces critiques étaient tout à fait justifiées, les motifs invoqués pour censurer étant souvent fort imprécis. La commission reconnut, en revanche, qu’il fallait protéger les enfants et réglementer l’affichage et la distribution des matériaux sexuellement explicites, mais proposa que ces actions soient menées par des juridictions civiles et non par des juridictions criminelles.

24Ce rapport, qui fut rejeté aussi par le Président, provoqua dans la presse un débat important dont le livre de Down fournit quelques-unes des pièces principales. Stanley Kaufman écrivit par exemple :

A lot of radical nonsense has been published about the esthetics of pornography, particularly its literature. Discussion of style in porno books is affectation, I think. Fanny Hill is elegantly written, but the point of Fanny Hill is to make the reader masturbate if no partner is available, which is not the point of the last section of Ulysses. The elegance only makes the masturbation more snobbish. I’m not against masturbation; I’m not against publication of Fanny Hill; I’m making what I think is an important distinction, and differences of quality within the province of pornography do not affect that distinction. Still it’s a pretty dull dog who has never got any kind of fun from a pornographic book, and Fanny Hill would still be amusing in Utopia34.

25Déclaration ambiguë et même contradictoire vers la fin: il s’en prend à Fanny Hill parce que ce roman est souvent “lu d’une seule main”, mais aussitôt ajoute qu’il n’a rien contre la masturbation. On remarque que Kauffmann porte le même jugement sur Ulysses que le juge Woolsey qui déclarait ce roman “emetic” plutôt qu’“aphrodisiac” dans son verdict35. Il critique surtout les films et les photos pornographiques et conclut par une apologie de l’amour, un sentiment qui a, dit-il, “a limited congruence to sex”36.

26La politique permissive de la Cour Suprême dans les années soixante, les conclusions extrêmement libérales de la commission nommée par le Président Johnson, tout cela finit par provoquer des réaction de plus en plus conservatrices, orchestrées parfois par le Président Nixon lui-même qui déclarait:

So long as I am in the White House there will be no relaxation of the national effort to control smut from our national life… Pornography is to freedom of expression what anarchy is to liberty37.

27Les nouveaux juges qu’il nommait à la Cour Suprême allaient changer de manière substantielle la composition politique de cette institution.

28C’est le 21 juin 1973 que John McClellan eut enfin sa revanche contre John Cleland. Ce jour-là, la Cour Suprême qui avait à se prononcer sur cinq procès pour obscénité, mit fin à la période permissive en se démettant en partie de ses pouvoirs au profit des états. Chaque arrêt fut pris à une courte majorité (5 contre 4). En se prononçant sur l’affaire Miller v. California, la Cour Suprême définit un certain nombre de grands principes, ce que l’on a appelé depuis le “Miller Test”. Se référant à l’affaire Roth, elle confirma d’abord que l’obscénité n’était pas protégée par le 1er Amendement; elle estima cependant qu’en la matière il ne saurait y avoir de “national standard”. Il appartenait donc à chaque état de légiférer ou de juger. Cependant, pour éviter l’anarchie, elle jugea bon de définir un certain nombre de critères à respecter; les états devaient décider en particulier si

a) […] the average person, applying contemporary community standards, would find that the work, taken as a whole, appeals to the prurient interest; b) whether the work depicts or describes, in a patently offensive way, sexual conduct specifically defined by the applicable state law; and c) whether the work, taken as a whole, lacks serious literary, artistic, political, or scientific value38.

29Le premier critère, en se référant à “the average person”, rappelle étonnamment le principe énoncé par le juge Woolsey; le second restreint considérablement le premier dans la mesure où il implique que “l’homme sensuel moyen” n’existe pas, ou plutôt qu’il est à définir par chaque état, ce qui est “patently offensive” dans le Massachusetts ne l’étant pas nécessairement au Texas, par exemple. Le troisième critère remplace celui, très flou, du “utterly without redeeming social value” qui avait été utilisé en particulier à propos de Fanny Hill.

30Cette décision parut un dangereux retour en arrière au juge Douglas dont les thèses avaient été mises en minorité :

What we do today is rather ominous as respects librarians. The net designed by the Court is so finely meshed that taken literally it could result in raids on libraries. Libraries, I had always assumed, were sacrosanct, representing every part of the spectrum. If what is offensive to the most influential person or group in a community can be purged from a library, the library system would be destroyed39.

31La guérilla des bibliothèques avait évidemment commencé bien avant, comme on l’a vu, mais pour ceux qui luttaient contre cette réaction puritaine, il était toujours possible jusqu’alors de s’en référer en dernière instance à la Cour Suprême qui pouvait mettre un frein aux activités des censeurs locaux.

32La réaction ne fit alors que s’accélérer, s’en prenant parfois à ce que nous considérons maintenant comme des classiques. Voici la liste des livres ayant été le plus fréquemment censurés pendant la période 1950-85, la “dirty dozen”:

 1. The Catcher in the Rye de J. D. Salinger
2. The Grapes of Wrath  de John Steinbeck
3. Of Mice and Men de John Steinbeck
4. Go Ask Alice (anonyme)
5. Forever… de Judy Blume
6. Our Bodies, Ourselves du Boston Women’s Health Collective
7. The Adventures of Huckelerry Finn de Mark Twain
8. The Learning Tree de Gordon Parks
9. My Darling, My Hamburger de Paul Zindel
10. 1984 de George Orwell
11. Black Boy de Richard Wright
12. The Canterbury Tales de Geoffrey Chaucer40.

33On peut s’étonner de ne pas voir figurer sur la liste les romans ayant fait l’objet de procès retentissants, comme Tropic of Cancer, Lady Chatterley’s Lover, Naked Lunch, ou Fanny Hill, ou encore un roman aussi osé que Lolita. On peut imaginer plusieurs explications à cela: d’abord, les bibliothèques publiques, les écoles et les universités ont dû éviter pendant un certain temps d’acquérir ces livres dont la notoriété avait été accrue par ces procès; ensuite, les enseignants devaient hésiter avant de mettre l’un ou l’autre de ces ouvrages au programme. Je peux, à ce propos, évoquer ma propre expérience: lorsqu’en 1988 j’ai commencé mon cours de quatrième année à San Diego State sur le roman américain contemporain par l’étude de Lolita, j’ai constaté aussitôt une gêne certaine des étudiants qui ont d’abord vu dans ce roman un cas de “child molestation”. Deux étudiants seulement avaient déjà lu ce roman: il s’agissait d’adultes. On remarque, en passant, que trois grands classiques américains de la “dirty dozen” mettent en scène des enfants ou des adolescents. Face à de telles réactions, il est aisé d’imaginer que les enseignants, surtout masculins, aient préféré s’auto-censurer.

34Harriet F. Pilpel rapporte que l’une des inquiétudes de la majorité de la Cour Suprême qui, le 21 juin 1973, établit le “Miller Test” était la suivante: “the prospect of the depiction of a nude couple copulating being shown to the public in Times Square (which is one of the few problems New York City has not yet had to face)”41. Ceci a dû donner des idées à Robert Coover; dans son célèbre roman, The Public Burning, paru en 1977, il montre Richard Nixon, le vice-président de 1953 qui à l’époque faisait parfois cause commune avec Joseph MacCarthy, en train de forniquer avec Ethel Rosenberg, précisément sur Times Square. A l’époque de la “red scare”, ce roman aurait été interdit; en 1977, il ne le fut pas, même si Coover rencontra quelques difficultés pour le faire paraître. John Cleland avait donc fini par triompher à Washington, et surtout à New York, ville où paraissent la plupart des romans importants publiés aux Etats-Unis, dont The Public Burning. Cela n’empêche pas John McClellan et ses disciples de faire interdire Huckleberry Finn dans les bibliothèques publiques, les écoles et les universités de l’Amérique profonde.

Notes de bas de page numériques

1 Samuel Johnson, A Dictionary of the English Language, 2 vols (London: Printed by W. Strahan, for J. and P. Knapton et al, 1755), Vol. 2, p. 184.
2 Tony Tanner, Adultery in the Novel (Baltimore and London: Johns Hopkins U. P., 1979), p. 15.
3 Textual Communciation: A Print-Based Theory of the Novel (New York and London: Routledge, 1991).
4 F. F. Lewis, Literature, Obscenity, and Law (Carbondale, Ill.: Southern Illinois U. P., 1976), p. 127.
5 D. H. Lawrence, Selected Literary Criticism, ed. Anthony Beal (London: Heinemann, 1973), p. 32.
6 Lewis, p. 127.
7 P. R. Macmillan, Censorship and Public Morality (Aldershot: Gower House, 1983), p. 372.
8 Peter Quennell dans "Introduction to Memoirs of a Woman of Pleasure" (New York: G. P. Putnam's Sons, 1983), p. XXVIII.
9 Ibid, p. XXII.
10 Ibid, p. XXIII.
11 Lewis, p. 201.
12 D. H. Lawrence, Selected Literary Criticism, ed.Anthony Beal (London: Heinemann, 1973), p. 37.
13 Ibid, p. 24.
14 Quennell, p. XXIII.
15 Gustave Flaubert, Madame Bovary, Félicien Marceau ed. (Paris : Le livre de poche, 1961), p. 424.
16 Quennell, p. XXVII.
17 Ibid, pp. XII-XXVIII passim.
18 David Tribe, Questions of Censorship (New York: St. Martins Press, 1973), p. 202.
19 William S. Burroughs, Naked Lunch (New York: Grove Press, 1966), "Naked Lunch on Trial", p. XVII.
20 Ibid, p. XXXII.
21 Ibd, p. XXI.
22 Ibid, p. XXXV.
23 Ibid, pp. VIII-IX.
24 Ibid.
25 Charles Rembar, The End of Obscenity (New York: Random House, 1968), p. 490.
26 Ibid, p. 492.
27 L. B. A. Woods, A Decade of Censorship in America: The Threat to Classrooms and Librarians (Metuchen, N. J.: The Scarecrow Press, 1979, p. 59
28 Ibid, p. 91.
29 Herbert L. Packer, "The Pornography Caper", in Robert B. Downs and Ralph E. McCoy, eds, The First Freedom Today: Critical Issues to Censorship and to Intellectual Freedom (Chicago: American Library Association, 1984), p. 218.
30 Ibid.
31 "Report" in Down, p. 202.
32 Ibid.
33 Ibid, p. 204.
34 Stanley Kauffmann, "On Obscenity" repris dans le livre de Down, pp. 228-9.
35 Richard Ellmann dans James Joyce (New York and London: Oxford U. P., 1965), p. 678.
36 Kauffmann, p. 229.
37 Cité par David Tribe, Questions of Censorship (New York: St. Martins Press, 1973), p. 200.
38 Lon Hurwitz, Historical Dictionary of Censorship in the United States (Westport, Conn.: Greenwood Press, 1976), pp. 241-2.
39 Harriet F. Pilpel in "Obscenity and the Constitution", in Downs, pp. 235-6.
40 Donna A. Demac, Liberty Denied: The Current Rise of Censorship in America (New Brunswick and London: Rutgers U. P., 1990), pp. 10-11.
41 Pilpel, pp. 233.

Pour citer cet article

« John Cleland contre John McClellan :roman et censure aux E. U., 1957-1977 », paru dans Cycnos, Volume 9, mis en ligne le 10 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1173.


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