Cycnos | Volume 7 L'Appel du Sud dans la littérature et la culture anglaises au XXe siècle - 

Bernard Gensane  : 

L’Ailleurs colonial dans la littérature anglaise : quelques repères de Kipling à Boyd

Texte intégral

1Pendant au moins un siècle, l’Angleterre fut la première puissance impériale mondiale. Londres régna sur un Empire immense où "jamais le soleil ne se couchait". Un être humain sur quatre était sujet de sa majesté britannique. D’imposantes armadas de fonctionnaires de tous niveaux administraient des populations innombrables selon les directives de Whitehall.

2Mais, bizarrement, la littérature anglaise coloniale, aux XIXème et XXème siècles, est, par rapport à l’ensemble, assez peu abondante. Les deux romanciers peut-être les plus importants du XIXème siècle, George Eliot et Charles Dickens, ne se sont guère intéressés à l’Empire. Dans les quatre-vingt dernières années, un seul auteur a abondamment puisé dans sa propre expérience coloniale et colonialiste pour nourrir sa fiction : Joyce Cary. Encore que ses livres où l’Afrique est présente constitue à peine le quart de son œuvre1.

3Ce fait de littérature ne laisse pas de surprendre. Car des décennies durant la classe dirigeante anglaise a envoyé les meilleurs de ses fils —les cadets en général— gérer les colonies (alors que les Ecossais formaient les bataillons des colons de base). Ces jeunes gens, éduqués dans les meilleurs public schools , étaient censés imposer aux peuples colonisés —ou tout au moins à leurs élites— les valeurs inculquées dans l’enseignement secondaire britannique. Il est très étonnant qu’il y ait eu si peu d’onde de retour. Le roman anglais moderne est avare de dénonciations radicales de l’impérialisme. Et il n’existe, par exemple, aucun équivalent, outre-Manche, au récit hallucinant que Céline consacre à l’Afrique noire dans Le voyage au bout de la nuit .

4La plupart du temps, l’Afrique ou l’Asie servent de toile de fond, de décor, de prétexte. C’est le cas, par exemple, des Sept piliers de la sagesse  de T.E. Lawrence. Dans ce très gros livre, dont on a dit qu’il contenait au moins deux piliers de trop2, l’important est moins le fait impérial que la communion profonde du narrateur avec des paysages grandioses ou encore des analyses psychologiques très fouillées de combattants arabes. On citera également Somerset Maugham qui, de ses nombreux voyages en Extrême-Orient (dans les années vingt et trente), n’aura rapporté que quelques récits où l’ailleurs colonial ne sert qu’à ajouter une touche d’exotisme à un discours et à des problèmes psychologiques profondément anglais, comme dans L’arbre de Casuarina3  qui se passe en Malaisie. Plus près de nous, on évoquera le cas de Graham Greene. Converti au catholicisme, proche, à certains égards du communisme, anti-colonialiste sincère, Greene a été amené à accomplir de longs séjours sous les tropiques4. En 1948, il publie Le fond du problème  ("un livre que je n’aime pas", a-t-il dit), dont l’action se déroule en Sierra Leone. Greene affectionne les décors insolites car l’aventure de Scobie entre sa femme et sa maîtresse est purement intérieure et aurait pu se dérouler n’importe où ailleurs. Ce qu’avait vigoureusement dénoncé George Orwell dans une longue recension de juillet 1948 :

Why should this novel have this setting in West Africa? … The Africans exist only as an occasionally mentioned background, and the thing that would actually be in Scobie’s mind the whole time —the hostility between black and white, and the struggle against the local nationalist movement— is not mentioned at all5.

5En 1960, il récidive avec La saison des pluies. C’est au Congo qu’un personnage européen tente de faire le point avec lui-même en apprenant l’humilité dans un contexte où il est difficile de tricher. Comme l’a fortement marqué Marie-Françoise Allain, dans les romans "coloniaux" de Greene, l’ailleurs est en lui-même :

Contrairement à toute attente, l’angoisse … ne bondit pas hors du décor … Elle ne prend pas non plus à la gorge … Non, l’anxiété ressentie a des sources bien plus profondes : celles des obsessions de Greene, dont naissent personnages, événements, climats, et celles plus changeantes des contacts établis par l’auteur entre son public, le reste du monde et lui6.

6Dans la production littéraire anglaise inspirée directement de la colonisation, on notera fort peu d’ouvrages franchement racistes, c’est à dire où la supériorité de l’homme blanc est posée explicitement. Un seul cas correspond réellement à ce schéma, il s’agit de Diableries qu’Evelyn Waugh a publié en 1932. Mais cet ouvrage est un mauvais exemple car son auteur, snob réactionnaire à l’ironie blessante —à l’époque de ses premiers romans du moins—, méprisait peut-être autant ses contemporains anglais que les Africains7.

7On ne saurait évoquer l’image des colonisés dans la littérature anglaise sans mentionner Rudyard Kipling. A une époque où le peuple anglais dans sa majorité est anti-militariste, fort peu concerné par l’empire et très vaguement patriote, l’œuvre de Kipling, lue principalement par les fonctionnaires coloniaux, tranche sur tout le reste de la production littéraire des années 1880 à 1905. L’impérialisme de cet auteur né à Bombay ne fait aucun doute. Il se colore même parfois de sentiments brutaux et sadiques vis-à-vis des colonisés. D’une manière générale, son manque de sensibilité à l’égard des masses indiennes souffre peu d’exceptions. Au tournant du siècle, la guerre des Boers ne semble pas résonner en lui comme un signal d’alarme. Cela dit, sa résolution optimiste en faveur de l’empire n’est pas dénuée de réalisme. Il reproche à la classe coloniale de s’être fonctionnarisée et regrette le temps des aventuriers de l’expansion. Toujours il refusera d’admettre —mais en était-il culturellement capable ?— que l’impérialisme est d’abord une affaire de profits. C’est pourquoi le sort des coolies dans leur exploitation quotidienne ne l’intéressera jamais alors qu’il mettra souvent en scène des bureaucrates indiens, entités neutres, points aveugles de certains de ses récits, n’existant que par les autres.

8Publié en 1901, Kim est assurément son chef d’œuvre romanesque. Orphelin irlandais ayant grandi à Lahore, Kim a été récupéré par l’armée britannique pour faire du contre-espionnage. Ayant un pied dans chaque monde, il est pour Kipling un lieu d’observation idéal des dominateurs comme des colonisés. Il entretient une relation très profonde avec un vieux lama tibétain dont il devient le disciple. Dans cette très belle relation, chaque personnage est à la fois le fils et le père de l’autre, le protecteur et le protégé. Tandis que le lama est un maître spirituel, Kim est un guide efficace qui sait déjouer les embûches de la nature. Pour la société blanche de son roman, Kipling prêche la virilité, l’énergie, l’esprit de service et de solidarité, le sens du devoir. On parlera d’un "scoutisme pour adultes". Mais quelques années auparavant, comme dans ses Contes publiés en 1888, Kipling avait dépeint une société coloniale repliée sur elle-même. Dans ce grand enfermement, la femme régnait en tant que gardienne des bonnes manières. Le regard de Kipling était souvent cruellement lucide. Par exemple, le club est un lieu où on ne parle jamais de soi et très rarement du système colonial. La conversation est faite de petits ragots et de sempiternelles histoires d’animaux et de plaintes quant à la chaleur accablante. On attend la pluie. Les esprits sont vides. On ne lit même pas. On fait carrière, on intrigue. Néanmoins, le colon travaille très dur, et son labeur est utile aux colonisés, qu’il s’agisse de routes à construire ou d’épidémies à vaincre. Chez Kipling, le colonisé est presque toujours perçu de l’extérieur, jamais en tant qu’individualité, comme une goutte d’eau dans une énorme marée humaine. La foule est bigarrée. Le colon peut s’y perdre, dans tous les sens du terme. La nature est belle dans sa débauche mais elle opprime et renforce la solitude du colon. La chaleur peut être un facteur de mort. Dans son ensemble, l’Extrême-Orient de Kipling est un univers exotique, de surabondance de pacotille.

9En 1924, paraît La Route des Indes de E.M. Forster. Cet humaniste libéral dans la lignée de Dickens a toujours combattu les préjugés raciaux et religieux. Traumatisé par la première guerre mondiale, il envisage de cesser d’écrire des œuvres de fiction et il va chercher en Inde, après dix ans de silence, d’autres modèles, d’autres valeurs. A Passage to India connaît un succès de librairie considérable mais Forster, qui survivra quarante-six ans à cette consécration, n’écrira plus jamais de romans. La "route des Indes" explorée par Forster représente à la fois un chemin vers une meilleure compréhension de ce pays et la quête de l’homme occidental vers une vérité ultime. Forster suggère d’ajouter aux succès matériels de l’Ouest des expériences spirituelles nouvelles en provenance de l’Est. Ce surplus de qualité dans l’émotion, une meilleure prise de conscience face au matérialisme ne seront réservés qu’aux individus capables d’appréhender les forces cosmiques qui gouvernent en partie les humains. Une des originalités du livre est que chaque communauté est représentée par le biais du regard de l’autre. Les personnages anglais qui ne comprennent rien à l’Inde sont ceux qui ont accepté, sans esprit critique, les valeurs des public schools. Ceux qui souhaitent faire un pas vers l’autre accèdent à une perception poétique de l’Inde : "En Angleterre, la lune semblait toujours morte et lointaine. Ici, elle était enveloppée du voile de la nuit avec la terre et tous les autres astres". Mais, répétons-le, cette préhension différente du réel butera contre les forces mystérieuses inintelligibles à l’Occidental. La domination anglaise, le "Raj", est implicitement justifiée en ce qu’elle est le lien incontournable entre les communautés musulmanes et hindoues. Qui plus est, l’union des opposants au "Raj" ne peut être que négative. Elle volerait en éclat dès le départ des colonisateurs. C’est dire que la publication de ce livre n’avait rien d’innocent après le massacre de quatre cents femmes et enfants à Amritsar8. Mais Forster reconnaît honnêtement que les Indiens sont de plus en plus conscients de leur oppression. L’atmosphère entre les deux communautés devient chaque jour plus malsaine. Malgré tout, dans la mesure où Indiens et Anglais font preuve d’humanisme, le message profond de ce livre, qui va au-delà des réalités politiques, est relativement optimiste.

10Nous l’avons dit plus haut, Joyce Cary fait figure d’exception dans ce panorama. Après avoir exercé des fonctions politiques et administratives en Afrique de l’Ouest de 1913 à 1920, il entame, de retour en Angleterre, une carrière de romancier nourrie de sa connaissance du continent noir. De 1932 à 1939, il publie ainsi quatre romans directement inspirés par son séjour. Nous nous en tiendrons ici à l’évocation du dernier d’entre eux, Mister Johnson. Ce livre raconte l’histoire d’un petit commis aux écritures nigérian ballotté entre son milieu d’origine et une culture européenne fort mal assimilée. Au niveau formel, Missié Johnson est deux fois remarquable. Le personnage africain est entièrement décrit de l’intérieur (en cela Cary innove), et le récit, fait assez rare dans l’histoire du roman, est au présent9. La hiérarchie des cultures est nette. Johnson est un grand gosse qui rêve sa vie en chantant, gaspillant, buvant, en mentant, et finalement en tuant. Ses gestes manquent de coordination et il croit à la minute dans tous les mensonges qu’il forge. Inversement, Rudbeck, son supérieur hiérarchique anglais, fait preuve d’humanité, de savoir-faire, de conscience professionnelle et de ténacité. Il œuvre pour le bien public, pour le bien des natifs qui n’en sont pas conscients, sans faire fortune. L’image de l’Afrique produite par ce récit est très originale. On relève tout d’abord, une fois n’est pas coutume, l’effort de l’auteur pour exprimer le continent noir. Le roman est par exemple parsemé de transcriptions de chants traditionnels haoussa. On apprécie également, dans l’étude de Bamu, la femme de Johnson, une tentative pour approcher une certaine authenticité africaine. On souligne enfin, car ce n’était pas banal pour l’époque, qu’aucun personnage africain n’est réellement antipathique. Ceci posé, ce livre ne perturbe en rien le discours de l’idéologie dominante colonisatrice. L’utilisation du temps présent par le narrateur (que Cary a justifié par le fait que Johnson vit d’"heure en heure") n’est pas neutre. Elle sous-entend que l’histoire de l’Afrique est complètement aplatie, sans relief. Les personnages blancs vivant eux aussi dans le présent, on en déduit que rien de ce qui se passe dans ce continent n’a d’importance. Bien que le récit s’écoule sur presque un an, le continent africain est temporellement immobile. En conséquence, la colonisation peut fort bien  durer encore des siècles. Le colonisateur impose également son espace. Rudbeck administre le pays selon une logique étrangère. Sa province est quadrillée depuis Londres. L’administration locale est d’ailleurs l’unique point  de rencontre entre les communautés. Et comme Rudbeck est, professionnellement, compétent, habile et, qui plus est, gentil, on ne voit vraiment pas de quoi les colonisés auraient à se plaindre. Par ailleurs, Rudbeck construit une route, dans le sens sud-nord cela va sans dire. Cette route, que les vieux Africains tentent de refuser car elle va détruire les équilibres socio-économiques, symbolise elle aussi la conquête de l’espace, par des colonisateurs dynamiques, d’une Afrique amorphe qui n’assumerait même plus son destin. Rudbeck justifie cet anéantissement de l’organisation tribale par le fait que l’"Afrique est en train de se détruire elle-même". Et, de toute façon, ajoute-t-il à la place de ses administrés, "les indigènes en ont assez de cette organisation". Néanmoins, il admet n’avoir aucun projet global de remplacement, se contentant d’évoquer la possibilité de l’"effondrement" de l’Afrique noire. Le livre se clôt par l’exécution de Johnson, qui a commis un crime de sang, et par l’impasse morale dans laquelle se trouve Rudbeck. Pas plus que Johnson, il n’a de perspective sur sa vie passée, et il ne se projette pas dans l’avenir. Son expérience coloniale ne l’a rendu ni meilleur ni plus fort, et il commence à être ébranlé dans ses certitudes.

11Nous terminerons ce regard sur l’ère coloniale par Une tragédie birmane, publié en 1934 par George Orwell. Né comme Kipling en Extrême-Orient, Orwell a passé cinq ans de sa vie comme policier en Birmanie. Il sera à ce point ébranlé par cette expérience que le regard que, par la suite, il portera sur les autres sera toujours marqué d’une altération venue d’ailleurs. Il sera le seul auteur occidental, par exemple, à écrire que pendant la crise des années trente, l’ouvrier européen, bien que sans emploi et sous-alimenté était comparativement bien mieux loti que le paysan indien10. Malgré tout, Orwell n’ira pas au bout de sa logique, n’accomplira pas la rupture épistémologique et ratera l’occasion d’être la première conscience "tiers-mondiste" européenne. Burmese Days va beaucoup plus loin que A Passage to India. Les personnages blancs sont décrits sans concessions dans leur médiocrité et dans leur haine des masses autochtones qui les terrorisent. Evoluant dans un milieu de forestiers très primaires, le personnage principal, Flory, tranche sur les autres colons par ses remarques cyniques sur la réalité de l’oppression mais il suscite également un rejet de la part de certains autochtones qui se méfient de cet Européen qui vend la mèche. Pour des raisons plus personnelles que politiques ou sociétales, il finit par se suicider. Le suicide est maquillé par ses compatriotes et tout continuera, provisoirement, comme avant. Pour Orwell, l’Orient est aliénant. Le colon ne peut, métaphysiquement, que se perdre. Quant à l’entente entre les communautés, l’auteur exprime clairement qu’elle est exclue tant que le régime de domination durera. Dans ce roman, le changement n’est envisagé que comme hypothèse lointaine tant la marque imposée par l’Angleterre sur la Birmanie est profonde.

12Burmese Days11 est le premier roman d’un homme de moins de trente ans qui, s’il ne s’est pas radicalement révolté, se pose de graves questions. Flory, le personnage principal, ne critique l’impérialisme qu’en surface. Il est, tout comme Orwell à l’époque, tourmenté par un véritable dilemme politique et culturel: il voit dans l’Européen, dans l’homme blanc, un missionnaire mais il n’a que sarcasmes pour le prétendu bien-fondé de sa mission, il sait pertinemment qu’il n’est guère d’entreprise humaine qui soit plus dévoreuse en vies que celles qui veulent imposer le  bonheur aux hommes malgré eux, et il critique férocement les motivations individuelles: "The British Empire is simply a device for giving trade monopolies to the English… I’m here to make money like everyone else" .

13Burmese Days  frappe par son pessimisme : il faut en effet toujours garder à l’esprit que Flory, le seul personnage partiellement opposé à l’impérialisme, se suicide. Evoluant dans un monde faux où les sentiments sont édulcorés, où les êtres ne sont pas unis par des relations profondes, le héros se supprime par échec personnel. Féroce, la critique d’Orwell est cependant limitée : si le colonialisme est condamnable, ce n’est pas parce qu’un peuple est asservi par un autre sans espoir de changement à long terme mais tout simplement parce que ce système dégrade spirituellement l’opprimé et l’oppresseur.

14Mais ce qui gêne le plus Orwell c’est peut-être, en dernière analyse, (et il y reviendra dans "Shooting an Elephant") que la hiérarchie maître-esclave n’est pas bien nette. Cette hiérarchie a été déstabilisée par Flory lui-même. En prenant de temps à autre la défense de tel ou tel autochtone, en portant parfois des jugements très favorables sur la culture birmane, Flory a brisé les schémas raciaux et culturels. Lorsque Ellis le traite de "giton à nègres", il exprime, de la manière la plus grossière évidemment, le risque d’"autochtonisation" du maître par le biais d’une dévirilisation.

15Qui est, par ailleurs, le deus ex machina de Burmese Days sinon U Po Kyin, cet indigène qui réussit à manipuler les oppresseurs ? Comme c’est à lui qu’Orwell consacre la première phrase du livre, on aurait pu s’attendre à ce qu’il réfléchisse, à travers ce personnage, sur la "indirect rule" chère aux impérialistes britanniques. Il se contente de signifier que le système colonial est mauvais parce qu’il favorise les plus cyniques et  les plus odieux parmi les opprimés.

16La gent coloniale est, généralement, médiocre. Flory la qualifie méchamment de "gangs of Jews and Scotchmen12". La Birmanie des Anglo-Indiens est un monde sans volupté, sans bonheur, sans plénitude. Pour donner à sa thèse un maximum de vigueur, Orwell a choisi de mettre en scène —et c’est sûrement dommage— des personnages aux limites de la caricature, son héros Flory excepté.

17Dans Burmese Days, Orwell hésite entre la parabole, le roman réaliste et l’étude psychologique. Fait-il le procès du colonialisme à travers Flory ? Sûrement pas. L’ambiguïté du rôle de Flory sous la plume d’Orwell est tout entière inscrite dans sa tache faciale, symbole d’un mal être, d’un échec personnel, de la difficulté de s’accepter. La violence de son suicide (véhiculée en partie par la mise à mort de son chien) ne traduit pas l’inhumanité du système mais l’immense échec d’un homme qui meurt seul et schizophrène. Sans jamais s’identifier à lui globalement et tandis qu’il a souvent usé d’ironie à son encontre, Orwell nous présente le suicide de son personnage comme le geste sentimental, "mélodramatisé" par l’ultime refus d’Elizabeth et la mort du chien,  d’un homme à bout qui, dans un acte de défi, veut dire au monde qu’il demeurera éternellement valable. Il n’a pu se conformer ni se révolter.

18Pendant une bonne partie de sa vie, Orwell a balancé entre une aversion morale profonde pour l’impérialisme et un mépris non dissimulé pour les masses colonisées. Dans Burmese Days les Blancs ont assurément des comportements immatures ou névrotiques mais les Birmans sont soit corrompus, soit intellectuellement limités, soit puérils ou irréfléchis. Mais c’est à l’évidence dans "Shooting an Elephant" que le racisme —il n’y a pas d’autre mot— du narrateur (en grande partie Orwell lui-même) affleure le plus visiblement. Les Birmans sont lâches: "No one had the guts to raise a riot, but if a European woman went through the bazaars alone somebody would probably spit betel juice over her dress". Lorsqu’ils expriment des sentiments anti-européens, ce ne peut être que d’une manière particulièrement mesquine, pour le plaisir. Manœuvrés par de jeunes prêtres boudhistes (dans le ventre desquels le narrateur aurait enfoncé une baïonnette avec une "joie infinie"), les natifs ont des comportements totalement grégaires et ils sont des menteurs-nés: "That is invariably the case in the East; a story always sounds clear enough at a distance, but the nearer you get to the scene of events the vaguer it becomes".

19Pour l’Européen doué de raison et poli par les "public schools", tuer un éléphant est une "chose sérieuse" : en Asie, cet animal représente une force de travail, un capital. Le narrateur sait bien qu’il ne devrait pas tirer sur la bête en rut mais il y a derrière lui cette "sea of yellow faces" qui le pousse à le faire. Là est le drame du policier: "A white man mustn’t be frightened in front of natives". Il doit faire respecter l’uniforme en évitant d’avoir l’air dépassé par les événements. Mais pour le colon qui est en lui, cette mise à mort représente, pour reprendre le mot de Kipling, le "fardeau" d’un oppresseur manipulé :

Here was I, … seemingly the leading act of the piece; but in reality I was only an absurd puppet pushed to and fro by the will of those yellow faces behind.… It is the condition of [the white man’s] rule that he shall spend his life in trying to impress the ‘natives’ and so in every crisis he has got to do what the ‘natives’ expect of him.

20Lorsque l’éléphant meurt, la réaction des Birmans est totalement primaire et frise la sauvagerie ("I heard the devilish roar of glee that went up from the crowd"), tandis que pour l’Anglais cultivé (il connaît le latin), "civilisé", cette mort est source de paraboles et de réflexions bien senties : l’éléphant qui s’affaisse lentement, comme dans un film au ralenti, est comparé à un humain (il a "le regard préoccupé d’une grand-mère") et renvoie à l’image de l’empire qui s’écroule malgré et à cause des colons pris entre leur devoir de civilisation et l’obligation qui leur est faite d’utiliser la force brutale.

21Cinq ans plus tôt, Orwell avait publié, sous la signature d’Eric A. Blair, "A Hanging", un récit moins ouvertement idéologique, où ses propres contradictions d’agent de la colonisation apparaissaient dès lors moins nettement. De fait, "Une Pendaison" est d’abord un vigoureux pamphlet contre la peine de mort, d’autant plus courageux qu’à l’époque le problème de l’abolition de ce supplice n’était pas vraiment posé et que dans ces pages le condamné n’était "qu" ‘un asiatique. Mais en fin de comptes, ce témoignage, publié dans la revue progressiste The Adelphi, ne contredit pas l’idéologie impérialiste : tous les acteurs de ce drame jouent leur rôle sans rechigner (sauf… le chien qui, comme l’éléphant de "Shooting…", est plus humain que les humains) et se détendent tous ensemble autour d’un verre une fois l’homme tombé sous la trappe. De plus, on ne sait pas vraiment d’où nous parle l’auteur, s’il est effectivement le narrateur et s’il est acteur consentant ou hostile. Bref, à l’Est, rien de nouveau après cette pendaison

22Il faudra attendre 1937 et The Road to Wigan Pier pour qu’Orwell durcisse sa position sur le colonialisme. En écrivant par exemple que le niveau de vie de la bourgeoisie et de la classe ouvrière anglaises repose sur l’exploitation des Asiatiques, Orwell internationalise astucieusement les problèmes, il contrarie les tendances "naturelles" à l’anglo-centrisme dans l’idéologie dominante et il rappelle "aux pauvres types qui triment au fond de la mine" qu’il y a plus infortunés qu’eux encore13.

23On pourrait terminer se survol par la jeune œuvre de William Boyd, cet Anglais né sous les tropiques et mûri après les indépendances africaines. Par delà la satire, un humour très corrosif, la vision du continent noir qui nous est offerte est passablement désespérante, avec des autochtones qui n’ont pas d’autre alternative que la corruption et la misère, et des expatriés —colons, diplomates, techniciens— qui se perdent alors qu’ils ont pensé pouvoir trouver le salut, parce que, comme les Noirs, ils choisissent des solutions de reniement. Pour l’Européen, l’Afrique c’est d’abord un monde où, apparemment, tout est facile, où le sexe, les promotions, la boisson sont immédiatement disponibles. Mais très vite, la corruption, dont le Blanc veut croire qu’elle est inhérente à la société noire, se répand en lui comme une souillure, et il assiste impuissant et fasciné à cette contamination. L’Afrique est un révélateur. Dans ce vaste monde grouillant, les tendances profondes et cachées éclatent en pleine lumière. Le monde noir rappelle aux Anglais sûrs d’eux-mêmes qu’ils sont de simples et vulgaires mortels, qu’individuellement ils ne valent pas mieux que les entités qui constituent ces sociétés à jamais incompréhensibles. L’œuvre de Boyd14 est marquée en permanence du sceau du choc des cultures, avec cette idée qu’en profondeur le dialogue est impossible parce que l’Afrique résiste passivement mais fermement à ce que la civilisation du Nord prétend vouloir lui apporter.

24En conclusion, on soulignera que la colonisation est généralement, comme le disait Kipling, un fardeau, c’est à dire un mal nécessaire, le devoir de l’homme blanc. Dans les ouvrages entièrement consacrées à l’Empire, les colonisés sont donnés le plus souvent en masses apathiques, mystérieuses et parfois menaçantes. Le discours est presque toujours paternaliste. Il témoigne de la bonne conscience d’Anglais libéraux qui souhaitent avoir avec l’Afrique ou l’Asie une relation empathique. Mais quand on referme les livres, on s’aperçoit que les rêves exotiques s’écroulent la plupart du temps. A l’exception de Kipling, bardé, par écrit du moins, de certitudes, les romanciers anglais contemporains ont admis que la tentation de l’Orient ne menait qu’à des impasses politiques, et surtout personnelles.

25Si le Blanc échoue en Afrique ou en Asie, c’est parce que la volonté de présence sous les tropiques ne parvient jamais à submerger un manque, un destin jamais pleinement assumé ou accompli. En outre, tout ce que le Blanc veut prouver et se prouver est tenu pour acquis avant même le départ. Dans le même temps, l’autre est nié en tant qu’individu dans sa différence, et en tant que maillon d’un procès historique dans sa spécificité. On ne comprend pas, par exemple, pourquoi Boyd fait mener au personnage noir principal de A Good Man in Africa, Sam Akundele, le politicien corrompu, une vie d’homme politique "à l’américaine" : les rapports qu’Akundele entretient avec ses fidèles et ses ennemis, le discours social qu’il véhicule ne sont absolument pas crédibles dans l’Afrique contemporaine. Ailleurs l’oralité ou l’organisation en tribus sont-elles presque toujours péjorées ; ou encore l’anglais bureaucratique fait-il figure de norme contre les langues locales ou contre les versions "pidgin" ou créoles de la langue anglaise.

26Globalement, on peut dire que la littérature d’inspiration coloniale ou néo-coloniale sert à légitimer la vision impériale de populations indigènes à civiliser. L’autre est anormal, primitif, dégénéré. Or la violence de l’intervention coloniale est généralement justifiée ou passée sous silence. Mais, corollairement, cet autre est posé —du fait de sa race— comme inassimilable, voué à jamais aux marges, n’ayant à donner que sa force de travail. Le colonisé est fracturé : sauvage et obéissant, bombe sexuelle et innocent comme un enfant, primitif et menteur, simple d’esprit et manipulateur.

27Enfin, nous dirons que l’ailleurs colonial est en même temps une source d’émerveillement, un espace où les mythes fonctionnent à plein, et un monde à jamais incapable de payer sa dette à la science et au progrès technologique.

Notes de bas de page numériques

1 Citons : Aissa Saved (1932), The African Witch  (1936), Mister Johnson (1939). Sur Cary auteur "africain", on lira Mahood, M.M. : Joyce Cary’s Africa, Methuen, Londres 1964.
2 Selon Sylvère Monod, Histoire de la littérature anglaise de Victoria à Elizabeth, Armand Colin, Paris 1970, p. 264. Les Piliers de la sagesse  ont été publiés en 1926 et furent suivis l’années suivante par une version abrégée : Revolt in the Desert.
3 1926.
4 Greene séjourna au Libéria et au Mexique dans les années trente, en Sierra Leone pour le compte du Foreign Office pendant la deuxième guerre mondiale, en Indochine en 1954, au Congo belge en 1959 où il vécut dans une léproserie, et ne cessa par la suite de se rendre en Amérique latine.
5 The Collected Essays, Journalism and Letters, tome IV, Penguin, Harmondsworth 1970, p. 498.
6 In Cassen, Bernard, Ecrivains anglais et irlandais, Casterman, Paris 1973. Lire également Why do I Write?, Heinemann and The Bodley Head, Londres 1948 et Graham Greene, l’autre et son double , entretiens avec M.F. Allain, Belfond, Paris 1981.
7 Dans les années trente, l’Africain n’était rien moins qu’une quantité bien négligeable pour Waugh. Il note dans son journal à propos de l’invasion fasciste de l’Abyssinie : "Dans l’histoire récente on ne saurait mieux la comparer qu’à la grande poussée vers l’ouest des peuples américains, dépossédant les tribus indiennes pour établir dans un pays stérile de nouveaux pâturages et de nouvelles villes".
Avant d’aborder la période contemporaine, on rappellera comment, avant la colonisation mais à une époque où le royaume —ou tout au moins certains de ses sujets— avaient décidé de sortir des frontières, était perçu l’habitant des terres lointaines.
Sous le règne d’Elizabeth I, l’Angleterre entame un processus qui va la mener à la domination des Océans après qu’une conscience nationaliste a permis de poser l’autre dans sa différence et son infériorité. Par ailleurs, le pays commence outre-mer une politique d’implantation commerciale qui n’est pas encore coloniale mais qui ne peut pas ne pas le devenir. A la fin du seizième siècle, le public anglais est émerveillé par les récits des voyages fabuleux entrepris par des aventuriers nouvelle manière, sous le patronage de la souveraine en personne. La littérature de l’époque reflète à la fois le besoin d’un regard tourné vers l’étranger et en même temps la crainte, voire les frayeurs suscitées par cet étranger. Afin d’illustrer ce propos, on questionnera brièvement l’œuvre de Shakespeare. Le dramaturge de Stratford est en effet l’écrivain à solliciter au premier chef car son œuvre exprime et sublime le mieux les pulsions inconscientes du temps, et dans la mesure où, idéologiquement parlant, il occupe sincèrement ou non —mais ceci est une autre histoire— une position médiane dans la société élisabéthaine.
On sait que des siècles durant (depuis les Grecs et les Romains) le mot "Barbare" a désigné tous les étrangers. A l’époque d’Elizabeth, un nouveau concept voit le jour : le "Sauvage". Pour l’Anglais (comme pour Montaigne), le monde est divisé en trois : les Européens chrétiens, les Sauvages sans culture à l’ouest et les Barbares de l’est et du sud aux mœurs fondamentalement différentes de celles des chrétiens. Dans l’œuvre de Shakespeare, "Barbare" s’applique aux Goths, aux Mores (les habitants de l’actuel Maghreb et de la Mauritanie), aux Scythes (habitants du sud de la Russie actuelle), aux Turcs, aux Tartares (populations d’Asie centrale turco-mongoles), aux Sarrasins (peuples de l’Arabie), aux Phrygiens (vivant sur les hauts plateaux de l’Asie mineure) et aux Indiens. Ce qui faisait beaucoup de barbares !
Cette division des terres connues en trois se superposait à une autre division ternaire plus ancienne (médiévale), avec l’Europe, l’Asie et l’Afrique, correspondant à la différenciation religieuse entre chrétiens, musulmans et païens, descendants des trois fils de Noé, Sem (le Blanc), Jephet (le Turc) et Cham (le More africain). Voir Le Goff, Jacques, Pour un autre Moyen Age, Armand Colin, Paris 1987.
S’il y a une présence importante, pour ne pas dire obsédante, des Barbares dans l’œuvre de Shakespeare, c’est avant tout parce que l’Europe se sent menacée par les Turcs. Soliman le magnifique vient de conquérir une partie de l’actuelle Hongrie et a assiégé Vienne. La flotte du Sultan s’est emparée de l’Algérie et de la Tunisie. L’élite européenne prend peur (on se souvient que l’un des buts de la mission de Marco Polo était une alliance avec la Chine contre le monde musulman). Erasme publie : Devons-nous porter la guerre aux Turcs ?. Mais en 1571, divine surprise, la flotte turque est défaite à Lépante. Malheureusement, les Vénitiens doivent abandonner Chypre à la Turquie. Cette perte traumatise Shakespeare car ce problème constitue la toile de fond de son Othello alors qu’il n’apparaissait pas dans l’original du conteur italien Cinthio. Pour l’anecdote, on note que le nombre de galères turques mentionné dans Othello est équivalent à celui des galères turques engagées à Lepante.
Chez Shakespeare, comme chez les autres élisabéthains, le barbare est d’abord un non-chrétien. C’est un infidèle, un mécréant, un blasphémateur, un païen, voire même un athée. C’est un individu qui prend plaisir à transgresser les interdits sociaux. Othello, qui a pourtant une immense valeur en tant qu’homme et général (et qui a été nécessairement christianisé pour intégrer les armées du Doge) est "sans feu ni lieu et vient d’on ne sait où". Le Barbare transgresse même ses propres interdits : dans Othello, mention est faite de Turcs s’adonnant à la boisson. Qu’il soit More, Turc ou Goth, le Barbare vit dans le stupre. Dans Le Roi Lear, Othello, Titus Andronicus, les Barbares sont anormalement virils et même sexuellement bestiaux. Dans le théâtre élizabethain, l’Orient est également le lieu de richesses fabuleuses. L’or symbolise la puissance archaïque d’une minorité de oisifs qui écrasent des peuples misérables. L’Inde, quant à elle, fascine les personnages d’Henry VI, Henry IV et Othello ; tout comme l’Arabie aux parfums merveilleux de Macbeth. On verra dans ce vertige les désirs pervertis d’occidentaux qui rêvent au luxe des Barbares qu’ils condamnent. Enfin, on note que l’abus de soleil est néfaste car il ramène l’homme au rang de l’animal sauvage. On imagine les chahuts parmi les spectateurs de l’époque que pouvait provoquer le portrait à l’acte I du vaillant Othello donné par son ennemi Iago : "un vieux bélier noir en train de couvrir une blanche brebis".
8 En 1932, Forster écrivait à un ami indien à propos de A Passage to India : "Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je voulais qu’il fût un petit pont de sympathie entre l’est et l’ouest, mais ensuite j’ai dû abandonner cette idée, mon sens de la vérité m’interdit une solution aussi confortable. Je suis convaincu que la plupart des Indiens, comme du reste la plupart des Anglais, sont des merdes, et il m’indiffère qu’ils sympathisent entre eux ou pas" (in P.N. Furbank, E.M. Forster : A Life, Oxford 1979, cité par Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Hermann, Paris 1984).
9 Le récit étant écrit au présent, l’acte narratif coïncide avec le déroulement de l’action romanesque : "Johnson, left in charge of both offices, marches about for a little while, passing from one to another with an important air. He takes up the file basket and says to the messengers, ‘Give way there.’ Adamu and his staff not only give way, they take the basket from him with polite bows" (p. 62). Quoique orientée principalement sur Johnson l’omniscience du narrateur est "multi-sélective" (pour reprendre une terminologie de Norman Friedman) : "Rudbeck sits hunched in his chair. He is still dissatisfied, not with Johnson’s explanation, for he knows that Johnson is actually a thief and a murderer, but with everything" (p. 247).
10 The Road to Wigan Pier, Penguin Books, Harmondsworth 1979, p. 140.
11 Qu’ Orwell a commencé à rédiger en 1931.
12 Il faut s’arrêter un instant sur cette violence langagière car Orwell s’en est souvent pris —par personnages interposés ou non— aux Ecossais et aux Juifs. Que les Ecossais aient été proportionnellement plus nombreux que les Anglais ou les Gallois outre-mer s’explique par la pauvreté de cette région du Royaume Uni et par la vocation maritime du peuple écossais, mais ne saurait en aucun cas dédouaner la Métropole dans son ensemble (la France a connu la même situation : les Bordelais et les Marseillais contribuèrent en nombre à l’entreprise coloniale).
13 Cela dit, pour originale et "progressiste" qu’elle ait pu paraître, cette analyse d’Orwell méritait d’être très fortement nuancée. Il n’était, à nos yeux, peut-être pas tout à fait judicieux de la part d’Orwell de laisser accroire que la richesse des métropoles du nord était un produit direct de l’exploitation des pays de la périphérie. La valeur des produits agricoles exportés par l’Inde, par exemple, était sans commune mesure avec le produit national britannique. Prétendre en outre que la "richesse" des Anglais dans leur ensemble était directement reliée à l’exploitation des coolies restait à démontrer, économiquement parlant, mais surtout était très dangereuse d’un point de vue politique. Il était en effet facile de déduire qu’en diminuant le niveau de vie des Européens, on améliorerait celui des Asiatiques, ce qui était non seulement angélique mais encore ne pouvait nourrir la solidarité entre les prolétaires, tandis que les "Blimps" ne pouvaient y voir qu’une raison de plus d’exploiter les colonies tout en s’alliant idéologiquement avec les franges les moins conscientisées et les plus défavorisées du prolétariat. Orwell estimait que la colonisation avait empêché les pays tropicaux de s’industrialiser. Seulement, la colonisation avait débuté bien avant la révolution industrielle et elle aurait des effets pervers dont les métropoles ne se remettraient jamais tout à fait. Ainsi, l’économie espagnole fut bouleversée et anéantie par le pillage de l’or de l’Amérique latine, tandis que la colonisation contribua à enfoncer le Portugal dans l’archaïsme politico-économique. Pour ce qui est de l’Angleterre, les conséquences furent moins dramatiques mais la colonisation, le pillage des ressources aurifères et diamantaires africaines retardèrent l’investissement et la modernisation de l’appareil de production. En conséquence, il nous paraît très hasardeux de postuler que la relation entre les colonies et les métropoles est comparable à celle qui oppose prolétariat et bourgeoisie capitaliste. Mais Orwell avait des ouvriers anglais et des coolies une même vision prométhéenne…
14 A Good Man in Africa et An Ice-Cream War.

Pour citer cet article

Bernard Gensane, « L’Ailleurs colonial dans la littérature anglaise : quelques repères de Kipling à Boyd », paru dans Cycnos, Volume 7, mis en ligne le 10 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1169.


Auteurs

Bernard Gensane

Université de Poitiers