Cycnos | Volume 7 L'Appel du Sud dans la littérature et la culture anglaises au XXe siècle - 

Jean-Marc Riaume  : 

Lawrence Durrell et les îles de la Méditerranée

Plan

Texte intégral

1L. Durrell est né en 1912, à Julundur, en Inde du Nord, non loin des neiges éternelles de l’Himalaya. Enfant, il contemple, ébloui, les merveilleux paysages qui l’entourent ; fasciné par son pays de naissance, il n’oubliera jamais cette première vision du Sud, qui mélange neige et soleil. En 1923 son père anglais et sa mère irlandaise l’emmènent en Angleterre pour qu’il y poursuive des études longues ; mais le jeune Lawrence souffre de cette séparation du pays bien-aimé et se sent mal à l’aise sur la terre de ses ancêtres paternels ; et des voyages en Irlande, occasionnellement, le laissent insatisfait. Ce déchirement décidera de toute sa vie d’errance dans de multiples pays méditerranéens : en 1935 il entraîne sa mère devenue veuve, sa sœur et ses deux frères à Corfou, premier lieu de séjour en bohème, mais dans un grand bien-être physique et psychique. Après 1938, Rhodes, Delos, Patmos, Lesbos, les Cyclades et les Sporades, plus tard Chypre, exercent sur lui la même attirance ; il aime aussi la Grèce continentale où il enseigne au British Institute de 1939 à 1941. Après son séjour au Caire et à Alexandrie, en qualité de diplomate, de 1941 à 1945, il écrira The Alexandria Quartet de 1957 à 1960, ce qui témoigne d’une égale fascination pour l’Egypte ; délaissant l’œuvre fictive, qui inclut aussi Cefalû (1947), inspiré par la Crète, nous nous intéresserons à l’œuvre autobiographique, inspirée par Corfou, puis Rhodes, entre autres... Par ses expériences d’îlomanie, Durrell se révèle à lui-même, découvre la multiplicité de son moi, la richesse de ses émotions étouffées par le milieu familial et éducatif dans ses deux îles ancestrales, Angleterre et Irlande : il sera l’éternel errant, bienheureux dans son exil…

2Les mouettes modifiant leur vol selon l’orientation des vents, le souffle chaud du sirocco, la Mer Ionienne qui broie et amalgame ses couleurs comme un peintre, en-dessous de sa maison, le lac émeraude vers le sud de l’île, les olives avec leurs teintes oscillant follement du gris à l’argenté, les jeunes cyprès derrière la maison, une voile rouge à l’horizon, toutes ces visions excluent pour Durrell les alarmes, les angoisses éprouvées avant son installation à Corfou : il ne veut plus se soucier des forces qui forgent l’avenir individuel ; il sent qu’il échappe aux pièges du destin. Le monde insulaire s’avère bienveillant dans sa logique et sa rigueur immanentes ; il semble approuver son mari Zarian, pour lequel le paysage est une forme de métaphysique ; il justifie la réflexion du "divin Platon" 1 : "In Greece you see God with his compasses and dividers" 2. Charmé par une réalité qui refuse le tragique, l’incohérent et toute forme de danger, Durrell s’étonne de la question inattendue du docte Théodore : "What is causality?" 3 Touché par cette interrogation sur l’absurde, Durrell propose une solution très simple et immédiate : il concentre son regard sur les rochers et contemple la sombre mer, par un agréable soleil de mai : l’intellect cesse de lui jouer ses tours et de l’abrutir par des songeries devenues vaines sous le ciel de Corfou :

Causality is the dividing floor which falls away every morning when I am back on the warm rocks, lying with my face less than a foot above the dark Ionian4.

3Il utilise le sanctuaire dédié à Saint Arsenius comme piscine, il s’y baigne en toute sérénité avec ses amis ; un pêcheur y a trouvé une îcone du saint et l’a placée en surplomb dans une niche en plâtre rouge. Durrell imite la coutume religieuse des Grecs et place une petite lampe à huile près de l’îcone ; il pense que, toujours allumée, elle attire la bienveillance du saint sur leur baignade.

4Grâce à des actes rituels séculaires, l’écrivain oublie la rationalité, les relations de cause à effet, les angoisses existentielles. Le soir, Durrell persiste dans cette amnésie délibérée, évacue la concentration mentale : il veut fuir toutes ses terreurs latentes, son sentiment de culpabilité issu de sa socio-culture chrétienne ; le monde grec lui offre des occasions de s’échapper ; les étoiles lui rappellent que la mer présente une surface "euclidienne" 5 ; le paysage est parfois géométrique, et la qualité du silence est un bienfait qui fait taire la conscience morale et endort l’entendement ; il aime le moment du soir où, sans un mot, Théodore lui montre à leurs pieds la Mer Ionienne reflétant le flamboiement de la Constellation des Pléiades6. Refusant de converser pour annuler le malaise de l’âme, Durrell se perd dans des visions quotidiennes, agréables, dépouillées, source d’un bonheur immédiat, profond, durable :

All these take shape and substance round this little yellow cone of flame in which N. is cutting and washing the grapes. A single candle burning upon a table between our happy selves7.

5Durrell prend plaisir à partager ces impressions avec la petite société cosmopolite qui l’entoure ; l’immersion dans la "différence" l’aide à abandonner l’interprétation du réel par la causalité. La culture populaire grecque lui enseigne à éliminer la "conscience malheureuse" ; les paysans corfiotes s’émerveillent et s’amusent des agissements sournois et subtils de la marionnette Karaghiosis ; et ses souffre-douleurs, victimes de sa perverse intelligence, suscitent une hilarité spontanée et finalement assez innocente. Ironie, humour, extravagance des situations, exagération caricaturale des traits psychologiques, goût du grotesque et de la dérision, ces caractéristiques d’un théâtre séculaire devancent étonnamment la révolution littéraire et artistique des décennies 1920-1930 :

I can see from the glowing face of Father Nicholas that what our surrealist friends might call "the triumph over causality" is considerably older than Breton – and indeed is an integral part of all peasant art... All Greece is in this scene... the whole laic mystery of Greece which has been so long dormant in the mountains and islands – in the groves and valleys of the archipelago8.

6Durrell et ses compagnons veulent oublier leur socio-culture, retrouver un artisanat millénaire : ils semblent fuir un passé méprisé, peu valorisant, parfois haï ; ils se guérissent de leurs souvenirs angoissés : ce sont des réprouvés, des incompris, des bannis que les autres ont humiliés, menacés... Durrell est explicite sur le sens de l’appel du Sud pour ses proches et lui-même : ils renient leurs origines. N. a décidé de bâtir un jardin sur le rocher à l’extérieur de la maison, en employant la technique égéenne des caissons renforcés et des colonnes9.

7Il s’agit de délaisser le monde contemporain et la fréquentation des humains, en général ; même le naturaliste grec Théodore Stephanides, polyglotte et excentrique, est fréquemment arrêté par la police de Metaxas, parce qu’il parle sa langue maternelle avec l’accent britannique et transporte avec lui de curieux objets destinés à des travaux d’entomologiste.

8Ces exilés vivent en harmonie avec la Nature, et oublient leur relative misanthropie ; leurs yeux s’ouvrent sur la mer en contrebas, le soupir perpétuel des vagues rythme leur travail comme leur sommeil ; ils aiment les tapis campagnards, l’ameublement simple, la poterie grossière et chaleureuse qui orne leur table, la proximité d’un cyprès, d’un bateau, d’un métier à tisser, d’une gorgone sculptée… Le soleil doré embellit tout et donne à la femme mystérieuse un aspect naturel et sauvage : "N. now brownskinned and blonde, reading in a chair with her legs tucked under her. Calm eyes, calm hair, and clear white teeth like those of a young carnivore. As Father Nicholas says : ‘What more does a man want than an olive-tree, a native island, and a woman from his own place?’" 10

9Durrell admire la sagesse des paysans qui délaissent, par un automatisme ancestral, le reste du monde ; leur environnement est enrichissant dans sa simplicité même. Durrell les imite à Corfou et, plus tard, à Rhodes, en Crète, à Chypre, dans les Cyclades et les Sporades. La présence de son amoureuse poétise le vertige de l’insularité ; une île est une femme, et il la décrit avec une sensibilité d’amant qui découvre un paradis terrestre :

The land falls gently away to the white cape, luxuriant and steaming ; every curve here is a caress, a nakedness to the delighted eyes, an endearment... Inlets, lakes, islands lead one slowly down to the deserted salt-pans beyond Lefkimi. Two great ribs of mountain enclose this Eden11.

10Les grottes de Paleocastrizza resplendissent de joyaux multicolores sous la lumière et les reflets de la mer qui s’y infiltre. Ces régions montagneuses d’origine volcanique produisent un vin chaud, pétillant, sulfureux, rocailleux. Le vin rouge que boit Durrell à Lakones est pour lui le sang d’un volcan oublié12.

11Son ami Ivan Zarian écrit en arménien, puis en anglais, un poème sur Corcyre qui traduit le sentiment général de cette colonie de décalés, de marginaux cultivés et curieux de tout :

We see in our dreams the world as if in some great Aquarium. Exiles and sharers, we have found a new love. This is Corcyra, the chimney-corner of the world13.

12Le doré et le bleu changeant de Corfou ont rendu leurs pensées confuses et vagues, et le monde non insulaire opaque et sombre. Le bien-être de Durrell réside dans une fusion presque complète avec la mer et son mystérieux travail d’artisan : coquillages vitreux, bois dépouillé et nettoyé, rochers rongés et polis, éponges alourdies par les larmes marines, ambre, os... Pour être en relation intime avec la mer et les étoiles, Durrell s’est installé à l’extrême nord de l’île, sur le promontoire de Kalamai. Toute la vie s’y déroule sans heurts, comme réglée à l’avance par des lois rigoureuses, mais bienfaisantes. C’est pourquoi Durrell est agréablement obsédé par le goût des Grecs pour la logique et l’esprit du géomètre :

Our life on this promontory has become like some flawless Euclidean statement. Night and sleep resolve and complete the day with their ‘quod erat demonstrandum’ ; and if…one stands for a moment to watch the morning star, … sleep … is the greater for this noiseless star, for the deep-scented tree-line and the sea pensively washing and rewashing one’s dreams… you wonder at the overlapping of the edges of dream and reality, and turn to the breathing person in whose body, as in a sea-shell – echoes the systole and diastole of the waters14.

13Pour accomplir sa catharsis intellectuelle et psychique, Durrell s’immerge dans le cosmos, par la médiation de la mer, des astres, des éléments minéraux : il connaît des émotions que son Angleterre ou son Irlande ancestrales, pourtant elles-mêmes insulaires, ne pouvaient lui donner.

14Sa relation à Corfou, pour lui femme absolue, mythique, est d’emblée érotique autant qu’esthétique ; dès le 29 avril 1937, il constatait en s’installant dans sa vieille maison de pêcheur surplombant la Mer Ionienne, à Kalamai :

It offers all the charms of seclusion… We are upon a bare promontory with its beautiful clean surface of metamorphic stone… ; in the shape of a ‘mons pubis’ This is become our unregretted home. A world. Corcyra15.

15En humanisant les objets, féminisant les formes du paysage, en se ressourçant aux origines de la civilisation européenne, Durrell se pénètre de l’esprit apollinien et dionysiaque, cher à F. Nietzsche, et n’oublie pas D.H. Lawrence qui jugeait conciliables le grand dieu Pan et Jésus-Christ. Tous ces recentrages sont rendus plus faciles par l’atmosphère humaniste créée par les rencontres de l’auteur ; elles conduisent à un regroupement harmonieux des cultures et au sens de l’universel.

16La tendance de Durrell aux cultes païens apparaît dans sa comparaison entre Adam et Ulysse ; elle valorise l’Antiquité et le héros grec ; Durrell apprécie les vertus d’Ulysse : ruse, subtilité ; les Grecs modernes continuent sur cette voie. Ulysse est le digne père de l’humanité, malgré toutes ses faiblesses :

The ‘Van Norden’…dives into the bay where Nausicaa found the timorous Hero, washed up as naked as Adam but twice as intelligent16.

17L’île de Paxo est réputée être celle où fut annoncée la mort du grand dieu Pan, mais, selon le comte D., il n’est jamais vraiment mort, il renaît sous la forme d’un esprit qui lui ressemble et provoque de petits malheurs domestiques : aigrir le lait, laisser les portes non verrouillées… Les habitants lui font des offrandes pour l’apaiser. Les esprits malins essaient de scier le platane qui soutient le monde, à la veille du Vendredi Saint, tous les ans :

They almost succeed, except that the cry "Christ has arisen" saves us all, by restoring the tree and driving them up in a chattering throng into the real world — if I may call our world that17.

18D. et Zarian font vivre Durrell dans un univers glauque et incertain ; tout n’est qu’idolâtrie pour conceptualiser le monde, mais l’effort pour lui conférer un cadre rationnel échoue devant l’aspect changeant et mystérieux des phénomènes naturels et humains : lumière de la lune, mort, religion, rire, peur.

19Un jour, Théodore, le comte et Durrell marchent vers la statue meurtrie d’une nymphe romaine18 et D. estime que l’on ne peut réconcilier les croyances religieuses actuelles sans introduire le Panthéon antique. Les saints suivent leur route ; jamais on ne les oublie ni ne les canonise pour autant ; ils sont évoqués en une hagiographie confuse, comme celle de Saint Spiridon ; les chansons populaires ne distinguent pas clairement entre le juste et l’injuste, la récompense et le châtiment19. Le christianisme n’élimine pas l’ancien polythéisme ni le culte des esprits :

The dead simply drink the waters of Lethe and enter into a sort of mirage life, troubled by vague longings for fleshly joys… And you have the Underworld, the Abode of the Dead. It is also known as Hades and as Tartarus … Charon as you know, still exists, though he has altered his habits … And even he is credited in modern mythology with a wife20.

20Les malchanceux ou les méchants reviennent sur cette terre sous forme de vampires errants, semant la panique jusqu’à ce que l’Eglise les rattrape. Pour taquiner et plonger Durrell dans la perplexité et le désarroi, le comte affirme que son oncle est revenu sur terre quelque temps pour jeter le trouble parmi les siens ; il fallut faire intervenir des autorités religieuses pour éloigner sa tombe et obtenir la tranquillité. D. prend un malin plaisir à passer pour un personnage sulfureux, à effrayer ses hôtes, sauf Théodore qui apprécie de telles évocations21.

21Pour contester le rationalisme scientifique, D. affirme la persistance des êtres que l’imagination antique a légués aux modernes : ils sont essentiels à la survie des îliens, moins religieux que superstitieux, avec une vision anarchique et animiste de l’univers :

And then the naiads… and the nereids that haunt our fountains and wells — what would we do without them? The shadow of the cypress which at noonday can drive a sleeper mad? The sea-maiden that winds her arms about those poor fishermen whom the full moon has overtaken on the strands?22

22Même la mort est moins importante que la politique ; un enterrement permet à une poésie spontanée de surgir grâce aux lamentations des pleureuses professionnelles, dont certaines sont d’authentiques poétesses. Même les oliviers sont entourés d’un symbolisme poétique ; c’est l’idée platonicienne des olives. Ces arbres représentent l’enrichissement par la terre domestiquée et la vertu privée.

23La relation entre l’être humain et la Nature est étroite et vécue de manière poétique, philosophique et mystique ; cet héritage de l’Antiquité explique l’obsession du comte pour la nymphe qui se dresse au milieu d’une rotonde. Il a une relation érotique avec elle ; par un regard contemplatif il transcende les femmes réelles pour lesquelles il n’éprouve plus qu’un dédain teinté de vive misogynie. Durrell écrit là l’un de ses plus beaux passages : "Her loins fall away in their heavy inevitable lines to her shapely feet. The torso is heavy with its weight of lungs and bone. The breasts ride superbly, held by the invisible thongs of the pectorals" 23. Il semble avoir reformulé à sa manière la réflexion du Comte sur le désir immobilisé, intellectualisé par la forme et le volume de la statue ; elle rappelle les raisins du déjeuner, encore chauds et chargés de sensualité par le soleil :

It is the speechless potence of the old man, the most terrible kind of desire in stillness which this Mediterranean sculptor has impressed in the rock… It was a mindless act of coition with the stone that made him describe her… the realm in which this sixth-century Pomona stands… is not desire as we know it — but an act of sex completed by looking at her24.

24Le comte admire le sculpteur pour son indépendance d’esprit envers toutes les valeurs psychologiques ou morales : bonheur ou malheur, moralité ou amoralisme, aucun de ces concepts ne lui était familier ; ainsi échappait-il aux sentiments culpabilisateurs, au piège des oppositions abstraites ; sa relation avec la pierre devenue charnelle et sexuelle lui était évidente et innocente.

25Le paganisme modernisé obsède Durrell ; Rhodes est pour lui la Vénus des mers qui honore de sa présence le musée de l’île ; il lui dédie son livre sur Rhodes ; par la pensée la déesse l’unit à ses amis disparus et à une femme aimée :

And the dark-eyed E. whose shadow is somehow spread over all these — a familiar, a critic, a lover — E. putting on a flowered frock in the studio mirror with her black hair ruffled… in the little eternities of their island life… their spirits mingle and join that of the Marine Venus standing in the little stone cell at the Museum like a challenge from a life infinitely more remote25.

26La passion de Durrell pour le polythéisme antique et ses liens occultes avec les contemporains dont l’amitié fidèle lui est si chère l’amènent à douter de tout ; influencé par Nietzsche, Freud, Lawrence, il concilie tous les acquis culturels, et ne croit pas qu’une pensée unique existe vraiment, y compris sur lui-même ; il se montre désinvolte à l’égard des structures du temps et de l’espace, trop rigoureuses pour cet amoureux de l’inattendu.

27Durrell se plaît à une vie insulaire qui confond passé et présent, met la conscience aux confins de l’éternité. Le Comte, passionné d’Antiquité, en est arrivé à ne plus tenir compte des siècles et des millénaires : il refuse le conditionnement qui donne de l’importance à la différenciation des époques ; pour cet esthète radicalement autre, le censeur contribue à la rigidité des concepts ; il méprise la sensibilité individuelle au nom de ses dogmes sur la connaissance et les formes esthétiques : avec amertume, D. rappelle que son éditeur lui refusa un ouvrage où il soutenait que la sculpture grecque du VIème siècle atteignait son apogée avec l’art d’Aristide Maillol (1861-1944). L’Histoire qui découpe l’art en tranches est inacceptable pour D. : Maillol, statuaire "méditerranéen et grec" de tempérament, n’appartient ni à notre espace ni à notre époque, mais prend place au cœur de l’Antiquité. Durrell s’accommode d’une pareille idée, née d’un accès de folie douce. Il déclare au savant Stéphanidès qu’il ne s’intéresse pas aux cartes, tables, statistiques sur Corfou, mais souhaite écrire un poème, non un livre d’histoire26.

28Durrell ressent, en contemplant la mer, une impression d’éternité, sans informations venues du reste du monde et susceptibles de tuer le sentiment si précieux de l’intemporalité :

29The silence here is like a discernible pulse — the heart-beat of time itself. I am all day alone on the great rock ; the sea is cold — its chill hurts the back of the throat like an iced wine ; but blue as the grave, while the sun is blazing27.

30Dans cet univers de sensations agréables, qui n’exclut pas l’idée de la mort, Durrell prend plaisir à l’absence d’événements et au non-engagement. Certes, les lettres d’Angleterre ou d’Irlande sont regrettables, réintroduisent le passé personnel, le temps historique et deux grandes îles mal aimées, mal vécues. Mais un joueur de flûte lui évoque la forme sans la mélodie, et les notes se dévident, goutte à goutte, dans le silence qui les engloutit : "It is the wheedling voice of the sirens that Ulysses heard" 28. Durrell veut fuir la vie active, les responsabilités en Europe ; le délicieux paysage de Corfou l’aide à se détacher du réel ; les seules lettres dont il parle avec exubérance, en compagnie de ses surprenants amis, émanent d’Unamuno, Céline, Henry Miller ; ces écrivains les distraient tout en maintenant leur lien avec l’Europe29. Durrell s’émerveille que presque toujours les agriculteurs évaluent le temps et les trajets en cigarettes ; un village est situé à deux cigarettes de l’endroit où l’on se trouve ; Fano, peu éloignée de la Baie de Paleocastrizza, est censée être l’île de Calypso ; Corfou, plus au sud, passe pour l’île où Ulysse rencontra Nausicaa. Mais Durrell se rit des interprétations archéologiques qui ignorent l’âme éternelle des Grecs : Homère, comme ses lointains descendants, ne sait pas s’orienter avec précision dans le temps ou l’espace ; l’Odyssée doit sa valeur à l’intuition psychologique et au sens poétique. La géographie semble avoir laissé Homère aussi dérouté qu’Ulysse30.

31Rhodes émeut profondément Durrell ; il y retrouve une temporalité alanguie : "In Rhodes the days drop as soflty as fruit from trees" 31. Misogyne, il s’amuse à citer la réflexion du paysan corfiote qui illustre la désinvolture face au temps qui règle la vie économique en Europe : "Women… should be beaten like an olive-tree ; but in Corfu neither the women nor the olive-trees are beaten — because of the terrible laziness of everyone" 32.

32Malgré sa sévère critique des archéologues qui se perdent en laborieuses conjectures sur le mystérieux voyage d’Ulysse, Durrell devient archéologue amateur ; le port de Kassopi l’attire pour ses restes romains : il examine, muni d’un équipement sommaire de plongée sous-marine, les vestiges de la villa d’été de Tibère, depuis longtemps engloutie par les flots ; sur l’île voisine, Mouse Island, il recherche en vain des traces du Temple de Neptune, en contemplant les charmes de la colline d’Analypsis33.

33Ces lieux étaient pour les Romains séjours d’indolence et de solitude, mais Néron y a chanté et dansé grotesquement devant un autel dédié à Zeus, qu’ont oublié les citadins de Kassopi. Ses échecs archéologiques et l’indifférence de la population au passé antique convainquent Durrell que Corfou symbolise le vide historique de la conscience collective ; pourtant, Tibulle, Caton, Cicéron s’y sont succédés pour de brèves visites34.

34Las de rechercher une vérité toujours inaccessible, Durrell préfère l’espace occupé par le mythe, la légende, l’imaginaire falsificateur : il avoue aujourd’hui être un menteur qui se plaît dans l’instable et l’inauthentique35.

35Pourquoi ne pas croire, avec le Comte D., que Corfou a inspiré à Shakespeare l’île de Prospéro ? L’humaniste grec aime provoquer, il recèle "a distinctly Byronic cast" 36 ; D. ne persuade pas ses amis ; mais Durrell admet que la vie enseigne la conjecture, le doute, non l’inébranlable certitude de tel ou tel érudit, qui lui sert de cible anonyme. D. marque des points : Zante, plus au Sud, possession vénitienne comme Corfou, était trop connue des commerçants élisabéthains pour se prêter à l’atmosphère magique, au merveilleux qui caractérisent The Tempest (1611). A l’Acte I, Scène II, les deux passages cités de mémoire par D. sont empruntés à Caliban : "A south-west blow on ye, And blister ye all o’er… The fresh springs, brine-pits, barren place and sterile" 37.

36Pour D., ces vers qualifient le sirocco desséchant, mais aussi les charmes multiples de l’île ; l’esprit Iris, invoqué par Prospero (et le comte D.) décrit les riants paysages corfiotes et les curieux puits salants : "And thy broom groves, whose shadow the dismissed bachelor loves, being lass-lorn ; thy pole-clipped vineyard and thy sea-marge, sterile and rocky-hard" 38.

37Durrell s’amuse de l’audace de D. : Sycorax, nom de la sorcière qui engendra Caliban, serait l’anagramme de Corcyra : en fait, les exégètes pensent à un mot archaïque déformé signifiant "corbeau". D. ose même supposer que Shakespeare visita Corfou, en citant la fameuse dédicace de Thomas Thorpe, publiant le recueil des Sonnets en 1609 ; il vante "the well-wishing adventurer in setting forth" 39. Tout cela n’est qu’extravagance, mais les grottes aux galeries froides, les labyrinthes des profondeurs, les chauves-souris angoissantes suggèrent à Durrell l’inconscient, et la mort atroce du voyageur qui n’a pas de fil d’Ariane pour le guider vers la lumière de la vie retrouvée.

38Pour Durrell, l’important est qu’une mystique, aux limites de la folie, rattache Corfou au magicien Prospero. Durrell aime ce goût obsessionnel du surréel : le comte montre sa force émotionnelle et s’avère être un André Breton spontané, un îlomane au fantasque génie :

The Tempest might be as good a guide to Corcyra as the official one... the state of being which is recorded in the character of Prospero is something which the spiritually rich or the sufficiently unhappy can draw for themselves out of this clement landscape40.

39Durrell néglige les théories officielles : Shakespeare eut connaissance d’un naufrage dans les Bermudes, et les rescapés évoquèrent les anthropophages qui servirent de modèles à Caliban ; ou bien lectures de textes sur les Lipari dans la Mer Eolienne, ou l’îlot de Lampedusa ; Durrell se gausse de ces conjectures érudites, elles traduisent une sentimentalité médiocre.

40L’aristocrate affabulateur et poète, un peu le double de Durrell, devine qu’il ne reviendra jamais à Corfou : il y aura laissé la meilleure part de sa jeunesse ; il décrira sa chère île, sans souci d’exactitude, comme si sa vue était altérée, le cœur serré à l’idée d’un retour décevant41. Et Durrell fuit, d’île en île, en de brefs séjours, sans exclure la Grèce continentale ; puis toujours le Sud, mais en Provence, et dans le Languedoc ; toujours il recherche la jeunesse du cœur et de l’esprit, et dans des pays enchanteurs, avec des amis qui le comprennent, l’éternité du bonheur.

Notes de bas de page numériques

1 Lawrence Durrell, Prospero’s Cell, A guide to the landscape and manners of the island of Corcyra, Faber and Faber, London, 1945.I - "Divisions upon Greek Ground", p.15 (17-5-37).
2 Ibid.
3 Ibid.
4 Ibid., p. 16 (18-5-37).
5 Ibid., p. 16 (22-5-37).
6 Ibid.
7 Ibid., p. 17 (28-5-37).
8 Durrell, op. cit., IV- "Karaghiosis : The Laic Hero", p. 53.
9 Durrell, op. cit., I, p. 18 (9-6-37).
10 Ibid., p. 19 (11-6-37).
11 Ibid., p. 19 (17-6-37).
12 Ibid., p. 20.
13 Ibid., p. 20 (20-6-37).
14 Durrell, op. cit., III - "Ionian Profiles", p. 34 (25-7-37).
15 Durrell,op. cit., V, p. 12.
16 Durrell, op. cit., V- "History and Conjecture", p. 62 (17-9-37).
17 Durrell, op. cit., VI- "Landscape with Olive Trees", p. 105 (15-1-38).
18 Durrell, op. cit., V, p. 81 (27-10-37).
19 Durrell, op. cit., VI, p. 102 (15-1-38).
20 Ibid.
21 Ibid., p. 98-99.
22 Ibid., p. 102-103.
23 Ibid., p. 108.
24 Ibid.
25 Durrell, Reflections on a Marine Venus, A companion to the landscape of Rhodes, Faber and Faber, London, 1953. Chapter I — "Of Paradise Terrestre", p. 16.
26 Durrell, Prospero’s Cell, I, p. 20 (20-6-37)..
27 Ibid., p. 21 (25-6-37).
28 Ibid., p. 18 (7-6-37).
29 Ibid. , p. 22 (3-7-37).
30 Ibid., V, p. 63 (20-9-37).
31 Durrell, Reflections on a Marine Venus, Chapter I, p.16.
32 Durrell, Prospero’s Cell, III, p. 44-45 (13-8-37).
33 Ibid., V, p. 66-67 (25-9-37) ; p. 85 (16-11-37).
34 Ibid., p. 66 (25-9-37).
35 Cf. la déclaration de Durrell, à Sommières, pour l’émission télévisée Ex Libris, diffusée le 13 septembre 1989.
36 Durrell, Prospero’s Cell, V, p. 75 (21-10-37).
37 Ibid. ,p. 79 (27-10-37).
38 Ibid., p. 80 (27-10-37), The Tempest : Act IV, Scene I.
39 Durrell, Prospero’s Cell, V, p. 80-81.
40 Cf. la dédicace de T.T. aux Sonnets of William Shakespeare, lignes 9 à 12.
41 Durrell, Prospero’s Cell, VI, p. 107 (15-1-38).

Pour citer cet article

Jean-Marc Riaume, « Lawrence Durrell et les îles de la Méditerranée », paru dans Cycnos, Volume 7, mis en ligne le 09 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1159.


Auteurs

Jean-Marc Riaume

Université de Rennes 1