Cycnos | Volume 7 L'Appel du Sud dans la littérature et la culture anglaises au XXe siècle - 

Avant-propos

L’Appel du Sud  : Autopsie d’une Pulsion

Texte intégral

1La Grande-Bretagne ne connaît plus le smog, et le fin grillage qui, à Londres et dans les grandes métropoles industrielles, empêchait la suie flottant dans l’air de pénétrer dans les demeures a disparu des fenêtres. Pourtant les Britanniques ressentent toujours, semble-t-il, l’appel du Sud. Le livre le plus vendu en Angleterre lors de l’été 1990 s’intitulait A Year in Provence  et n’était guère plus que le récit des péripéties ayant ponctué l’installation d’une famille anglaise dans une vieille ferme provençale. Au même moment, le Sunday Times  horrifiait ses lecteurs en leur révélant les turpitudes des jeunes prolétaires de Rochdale qui, dans la moiteur de Corfou, passaient leurs quinze jours de vacances à copuler inlassablement sur les plages après avoir puisé les forces nécessaires dans un cocktail roboratif de bière et d’ouzo — prouvant de la sorte que Norman Douglas avait raison dans South Wind  de dépeindre le Sud comme une terre de "paganism and nudity and laughter".

2Dans ces conditions, l’on n’en voudra pas à la Société d’Etudes Anglaises Contemporaines d’avoir choisi pour son troisième colloque annuel un thème qui, pour ne pas être absolument neuf, demeure à l’évidence d’un intérêt certain, ne serait-ce que pour les agents immobiliers, les tour-opérateurs et les jeunes gens désirant parfaire leur éducation. On sera même reconnaissant à ses membres de s’être penchés sur le sujet d’une certaine altitude et en mettant quelques lieues intellectuelles entre Benidorm et eux.

3Les articles que l’on va lire constituent les Actes de ce colloque qui se tint, comme il se devait, à Nice les 24 et 25 novembre 1989. Limitées à la fois par sa durée et par la vocation même de la SEAC qui est l’étude de la littérature et de la culture anglaises depuis 1914, les contributions qui suivent ne représentent certes pas un survol exhaustif du sujet, ni dans le temps, ni dans l’espace. Malgré tout, la vue d’ensemble qui se dégage de ces pages nous paraît venir utilement compléter les études existant sur l’appel du Sud. L’excellent ouvrage de Paul Fussell, notamment, Abroad - British Literary Traveling Between the Wars, se consacre essentiellement aux récits et réminiscences de voyage. Le recours au roman ou à la poésie y est minime. Inversement, quasiment tous les participants au présent recueil s’intéressent en priorité à l’influence du Sud sur les œuvres littéraires même plutôt qu’à son impact sur les auteurs. C’est là, certainement, l’originalité des articles que l’on va lire. Ils s’efforcent d’insérer le Sud dans une élucidation du processus de création littéraire au lieu d’utiliser les textes uniquement comme témoignages de certains états d’âme.

4Autre approche, donc, mais l’on s’aperçoit vite que le Sud du romancier ou du poète est très voisin de celui du travel-writer, et pas uniquement parce qu’il s’agit souvent d’une seule et même personne. Des romantiques à Durrell, voire à Fowles, la vision du Sud qu’ont les écrivains anglais et qui informe leurs œuvres a évolué, mais d’une façon cohérente et toujours parfaitement reconnaissable.

5Pour les personnages de Lawrence, de Durrell, de Fowles ou de Byatt, le Sud c’est d’abord une question de luminosité et de température. Néanmoins, alors qu’il s’agissait là d’éléments qui, aux Victoriens, procuraient surtout des émotions esthétiques et une sensation de bien-être temporaire avant leur retour vers le Nord industriel, le soleil et la lumière prirent, après 1918, une dimension spirituelle et morale... ou immorale — c’est-à-dire libératrice.

6Avant 1914, si l’on excepte les écrits ou, hélas, les actes de quelques homosexuels en rupture de ban (Wilde, Forster, Douglas), d’une poignée d’excentriques tel Landor et, à la rigueur, de quelques couples adultères ou d’amants n’ayant point obtenu la bénédiction parentale comme les Browning, dont on sait cependant qu’ils brûlaient de rentrer en Angleterre à chaque retour d’avril, les pays du Sud étaient rarement conçus comme l’antithèse avantageuse du Nord. Certes, Shelley faisait de l’Italie le "paradis des exilés", mais ces derniers n’étaient guère vus d’un bon oeil par leurs contemporains plus respectueux de la norme. Qui pouvaient-ils être, sinon des asociaux ou des incapables affligés d’une "general unfitness for getting on at home", ainsi que l’écrit Dickens dans Little Dorrit, énervés par un séjour excessif sous un climat amollissant. Il était du devoir culturel de tout Victorien qui se respectait de remonter aux sources de la culture grecque, latine ou chrétienne, mais cela étant, il ne fallait pas trop s’attarder au risque de se perdre : "We are stern people, and winter suits us", rappelait Kingsley.

7Après 1918 tout change. Le refrain dominant chez les jeunes écrivains devient, comme le signale Fussell, "I hate it here". Peut-être parce qu’ils ont eu trop froid et trop peur dans les tranchées, ont trop rêvé d’oranges dans la boue des Flandres, plus probablement par réaction contre le monde de leurs parents, des adultes, qui avait pris fin dans un bain de sang. "I went abroad, resolved never to make England my home again", affirme Graves du fond du coeur et le leitmotiv qui sous-tend les écrits des jeunes gens de sa génération c’est bien le titre que donne Anthony Quinton à sa recension de l’ouvrage de Fussell dans le T.L.S. du 20 mars 1981 : "O to be out of England!" En 1939, Osbert Sitwell avait d’ailleurs, significativement, intitulé l’un de ses récits de voyage Escape With Me!

8Il était aisé, dans ce contexte émotionnel, de faire de la lumière et du soleil les agents symboliques d’une libération. La chaleur devient dessicative, lustrale ; elle flétrit les valeurs rigoristes, puritaines, étouffantes de la mère-patrie, les "damned rigid purposes" de Lawrence, "the plague of repression" du comte Caloveglia, le porte-parole de Norman Douglas dans South Wind ;  elle désembrouille les cerveaux, dessille les yeux et déchaîne les passions emprisonnées au fond des âmes ; elle permet enfin de se connaître et de percevoir la réalité de ses propres rapports avec le monde et les autres (tel le Nicholas de John Fowles), de quasiment créer une utopie existentielle : "The Land of Cockayne begins across the Channel" écrit dans son Autumn Journal  Louis MacNeice qui finira cependant par situer son Eden beaucoup plus au Sud, du côté de l’Espagne.

9Evidemment, dans bien des cas, chez les individus les plus faibles, cela ne conduisit guère qu’à un hédonisme vulgaire que le roman de Cyril Connolly, The Rock Pool, dépeint fort bien et, caractéristiquement, finit par approuver alors que ce n’était peut-être pas l’intention initiale de l’auteur — démonstration de la difficulté de lutter à l’époque contre l’emprise d’un état d’esprit jouisseur et d’un sybaritisme répandus parmi les intellectuels et les artistes et d’ailleurs bien en évidence dans le Durrell dont Jean-Marc Riaume nous trace plus loin le portrait et dont l’oeuvre, a-t-on pu écrire, est plus proche de celle d’Henry Miller que de celle de Lawrence tant elle confond mécaniquement amour et acte sexuel. Néanmoins il faut admettre que l’eudémonisme de Durrell échappe au cadre étroit de la simple volupté et, comme en témoignent de fort beaux passages, se fond dans un paganisme antique associant le culte de la nature et de la beauté classique. De la sorte une nouvelle piste s’offre à qui veut comprendre l’appel du Sud.

10La sensualité qui émane de ce dernier n’est évidemment pas quelque chose que les écrivains découvrirent après 1918. Tout au long du dix-neuvième siècle, l’on visita le bassin méditerranéen non seulement pour y contempler les ruines des civilisations disparues ou marcher sur les traces du Christ en Palestine, mais aussi, plus modestement, pour se reposer au soleil. Certes on se méfia de ses effets jusqu’en 1914, mais il reste que les Victoriens étaient parfaitement conscients de l’attrait érotique que pouvait exercer une peau dorée. Lorsqu’elle rentre d’Italie, la petite Dorrit a perdu son teint pâle et est de ce fait "something more womanly", en d’autres termes nettement plus appétissante. Et à en croire John Pemble (The Mediterranean Passion, 1987), si les hommes n’aimaient guère les pêcheurs qui exhibaient un peu trop complaisamment leurs muscles en présence des belles étrangères, ces dernières portaient souvent un intérêt discret à leurs corps hâlés par le soleil de l’Adriatique ou de la mer Tyrrhénienne.

11Ce qui est nouveau, donc, après la première guerre mondiale, et que les pages qui suivent illustrent bien, c’est la facilité avec laquelle cette sensualité glisse vers la sexualité, au point que chez Lawrence, comme le remarque Ginette Roy, les fruits même évoquent les parties les plus tendres et les plus intimes du corps féminin. Cette sexualité, chez des écrivains retournant aux sources de la civilisation occidentale, s’articule fréquement sur une vision païenne du monde. Chez Durrell, on l’a vu, cela ne va pas au-delà d’une adoration des paysages méditerranéens et des formes parfaites. Chez Lawrence, par contre, dont le paganisme est à la fois plus profond et plus messianique, comme il apparaît ici dans les articles de Jacqueline Gouirand et de Thérèse Vichy, la sexualité est mise au service d’une métaphysique qui débouche sur une religion du sang et de la terre, une quête des racines et des dieux nationaux, qui prêtent à penser que pour sa réputation et sa gloire Lawrence est probablement mort à temps.

12Quel rapport avec le Sud, dira-t-on? Après tout Lawrence se préoccupait de l’amour physique avant même d’entreprendre ses voyages vers le midi et sa métapolitique imprégnée de néo-romantisme, son "mysticisme naturaliste", pour reprendre une expression de Ginette Roy dans un récent Cahier de l’Herne, ne doit pas grand-chose au Sud où les formes du fascisme furent toujours néo-classiques et peu enclines aux exaltations mystiques. Voire. Il est exact que Lady Chatterley a pour cadre les "filthy Midlands", mais c’est "sous les oliviers de la Toscane inondée de soleil", comme le rappelle Jacqueline Gouirand, que Lawrence commence la rédaction de son roman et dépeint la passion de Constance Chatterley pour son garde-chasse. Plus généralement, Lawrence serait-il parvenu à la vision de l’homme et du cosmos qui fut la sienne s’il n’avait vécu sous le soleil du Sud, éprouvant en son corps miné par la tuberculose les sensations de bien-être et d’extase qui le convainquirent que, seule, "la relation avec le soleil donne à l’homme un caractère divin" (Jacqueline Gouirand). Les accents nietzschéens de Lawrence sont inséparables de culte du soleil, et donc du Sud.

13Ce n’est pas non plus le fait du hasard s’il choisit un cadre mexicain pour fusionner métaphysique et fiction et tenter, comme le dit Thérèse Vichy, de régénérer collectivement tout un peuple par l’imaginaire. Lorsqu’on se penche sur sa biographie on a l’impression que toute sa vie il chercha une race pure, c’est-à-dire non corrompue dans ses instincts par le christianisme et les divers avatars économiques et politiques du système industriel. De toute évidence, sa quête ne pouvait avoir d’issue heureuse que parmi les peuples les moins touchés par la civilisation occidentale, c’est-à-dire dans le Sud. De là ses pérégrinations de par le monde, mais aussi, inévitablement, ses désillusions successives et ses fureurs récurrentes que signale Ginette Roy (le paysan italien dont il regrette la disparition dans Twilight in Italy devient une "canaglia" à Taormine, mais peut-être savait-il déjà, le malheureux, ce qu’un journaliste italien vient à peine révéler : que Frieda avait couronné la flamme d’un muletier sicilien du nom de Pepino dans un vignoble, sur les flancs de l’Etna)… jusqu’à ce qu’il rencontre les Etrusques qui ne risquaient pas de le décevoir.

14Encore qu’il soit, comme toujours, un cas extrême, Lawrence n’est pas le seul à associer appel du Sud et attrait du primitif. Ce dernier perce dans plusieurs des œuvres citées par les participants au colloque de Nice et, à en croire Richard Holmes, s’intègre dans une tradition arcadienne qui remonte au moins aux romantiques anglais et que Durrell exprime fort bien lorsqu’il écrit dans son Carrousel sicilien : "La vraie Italie, je veux dire… l’Italie rurale, avec ses valeurs inébranlables et son coeur pur".

15Dans le contexte de l’après-première-guerre-mondiale, il est particulièrement facile d’expliquer ce goût du primitif par une réaction dirigée contre une société jugée suffocante et répressive mais aussi flasque, décadente et à bout de souffle. Ce fut l’époque où le Noir était en vogue en Angleterre (un amant de couleur étant de loin préférable à un banal prolétaire de Wolverhampton chez les intellectuelles avancées de la bonne société) et où Orwell s’extasiait sur la beauté des corps birmans et le physique "splendide" des tirailleurs sénégalais défilant à Marrakech avant d’aller attraper la syphilis dans les lupanars métropolitains.

16Il ne faudrait pas, cependant, se laisser aller à des généralisations hâtives parce que Lawrence a écrit le Plumed Serpent. Lawrence est en définitive atypique (même s’il ne fut pas le seul alors à utiliser des primitifs comme "alien cudgels for the beating of domestic malefactors", ainsi que l’écrit Aldous Huxley dans Beyond the Mexique Bay ), du moins dès qu’il quitte l’Italie. A d’autres que lui les rivages qui s’étendent au-delà de l’Europe du Sud paraissent souvent fort loin de ce paradis pré-adamique dont rêve le voyageur quittant l’Occident sans se retourner — la dernière illustration en date de cette idée étant peut-être le Mosquito Coast  de Paul Theroux. Lawrence ne fut pas le seul à visiter l’Amérique centrale pendant l’entre-deux-guerres, mais il n’y eut que lui pour y découvrir, pendant un temps du moins, une source d’espérance. En 1933 Huxley visite le Mexique et le Guatemala avec le Serpent à Plumes  dans ses bagages. Il comprend vite que le rêve de Lawrence est dément ("If Miahuatlan were the only possible alternative to Middlesborough, then really one might as well commit suicide at once") et, sur le bateau qui le ramène à la civilisation, il conclut que finalement ce que démontre le livre c’est "the hopeless psychological squalor and stuffiness of human beings who have not yet reached the spiritual and mental stage of consciousness". Si le ton de Lawrence est si strident, c’est parce qu’il n’était pas lui-même convaincu en son fort intérieur du primat du sang sur la pensée.

17En fait, parce que le Mexique est une terre primitive, c’est aussi, en dépit de la beauté de ses paysages, une terre cruelle et violente, inhumaine. Lowry a beau lui conférer "the beauty of the Earthly Paradise itself", il n’en reste pas moins que Under the Volcano  dépeint le pays sous un jour extrêmement brutal. A la même époque, le Mexique devient un foyer de peur, de persécution, d’anarchie dans The Lawless Roads  dont Greene tirera un an plus tard The Power and the Glory, un pays de brigands mi-bolcheviques, mi-nazis dans Robbery Under Law de Waugh. "Mexico is a state of mind", conclut Greene dans The Lawless Roads — celui d’un peuple trop éloigné de l’Europe ("the Mexique Bay" du titre d’Huxley est après tout emprunté à un vers d’Andrew Marvell qui, de Cambridge, en faisait le bout du monde) pour être compris et apprécié. Lawrence lui-même fait preuve dans ses lettres d’une indécision révélatrice : parfois "there is something good about Mexico which opens the floodgates to one’s soul", mais à d’autres moments le Mexique est "a dry terrible land" où règne "wholesale cruelty". En définitive, même aux yeux de Lawrence, le Mexique deviendra une terre impossible et il repartira chercher ailleurs l’indéfinissable.

18Pari passu, ces commentaires sur l’Amérique centrale pourraient s’appliquer au reste du monde non-blanc, ainsi que le montre Bernard Gensane. Quasiment autant que le roman colonial, celui de la décolonisation ou de la post-colonisation laisse paraître chez ses auteurs un ethnocentrisme marqué en dépit de sympathies libérales évidentes et parfois même d’efforts "pour approcher une certaine authenticité africaine" (Gensane). Mais l’Afrique ne réussit pas à l’écrivain britannique. Il est peu sensible à la beauté de ses paysages (ainsi Greene dans Journey Without Maps : "the word ‘forest’ to me had always conveyed a sense of wildness and beauty, of an active natural force, but this forest was simply a green wilderness, and not even so very green") qu’il traverse souvent dans un profond ennui (le mot revient à plusieurs reprises sous la plume de Greene dans Journey Without Maps et de Waugh dans Remote People), mais terriblement à la chaleur torride, aux cafards, aux moustiques. Tel Greene au Liberia, il apprécie parfois l’innocence des bons sauvages qui lui servent de porteurs dans la jungle tropicale, mais ce n’est pas suffisant pour lui faire oublier qu’il se trouve sur une terre inhospitalière, "dark and steaming" : "The heat and damp were appalling… At sundown, swarms of soundless, malarial mosquitoes appeared" (Waugh dans Remote People) ; "This… seemed to be what I would chiefly remember as Africa : cockroaches eating our clothes, rats on the floor, dust in the throat, jiggers under the nails, ants fastening on the flesh" (Greene dans Journey Without Maps). Waugh, ayant succombé à la "déplorable idée" de rentrer d’Addis-Abeba via Aden, le Kenya, l’Afrique centrale et le Congo belge, fragmente son voyage en "cauchemars" qui constituent autant de chapitres dans Remote People.  Après cela il est facile de faire de l’Afrique une métaphore du mal, une terre qui sécrète la violence, la corruption, qui génère le chaos dans le corps politique, mais aussi dans les esprits et les coeurs. D’où, dans la tradition de The Heart of Darkness, les romans de Boyd, y compris son tout dernier Brazzaville Beach, ceux de Paul Theroux, Jungle Lovers et Girls at Play, et, sur le mode satirico-comique, Black Mischief de Waugh, lequel, s’il n’épargne pas les blancs interlopes qui grenouillent en Azanie, est encore plus cruel pour les noirs, de l’occidentalisé au cannibale.

19Sous des latitudes inférieures à Gibraltar et au Cap Matapan, le Sud devient vite inintelligible. Même l’Egypte ne fait pas exception à la règle. Comme le remarque Bernard Jacquin, dans le Quatuor d’Alexandrie la véritable Egypte est singulièrement absente, un bout de désert, "quelques venelles sordides et les dômes des minarets" observés de loin, explorés avec prudence — et toujours en compagnie choisie. Plus bizarrement encore, à partir des côtes méridionales de la Méditerranée le Sud prend un sens et ne devient acceptable que si on peut le structurer en lui superposant un autre Sud, européen celui-là. Ainsi que le souligne Barbara Miliaras dans sa communication, les héros de Waugh qui se hasardent en Afrique ou en Amérique du Sud ne rencontrent que folie, perversion, crapulerie. Toute solution personnelle passe, pour peu qu’on ait la chance de William Boot dans Scoop, par un repli rapide vers le paradis rural d’un manoir anglais. Autrement, signification et cohérence ne seront données à ce Sud profond que par l’imposition d’un ordre impérial ; pas n’importe lequel, bien sûr, pas celui des Britanniques que satirise Waugh dans Black Mischief et qui est trop entaché de cupidité mercantile (encore que la fin du roman tendrait à prouver qu’il vaut mieux que rien), mais celui de l’Imperium, celui de Rome et de ses légions. D’où Filibusters in Barbary  et Kasbahs  and Souks (à présent réunis sous le titre de Journey into Barbary ) où Wyndham Lewis manifeste clairement son admiration pour les Berbères, mais où les passages les plus forts et les mieux sentis demeurent en fin de compte ceux qui idéalisent Lyautey, leur colonisateur, "that old Roman" finalement abandonné par les marchands de soupe qui, à Paris, font (et surtout défont) la politique coloniale de la France. D’où, aussi, Waugh in Abyssinia où le récit de voyage proprement dit est pris en sandwich entre deux chapitres dont le premier, bien que plus posé que ne l’affirment les détracteurs du livre, est en grande partie consacré à démontrer que l’Abyssinie est un empire obscurantiste, "barbarous and xenophobic", et le second un éloge de la paix romaine imposée par l’Italie, "attended by the spread of order and decency, education and medicine, in a disgraceful place".

20Chez les Abyssins, évidemment, l’on est loin de l’harmonie grecque, de la majesté latine, des pêcheurs de Tarente et des pâtres grecs, "du sens profond des proportions et de la beauté" qui, selon Durrell dans le Carrousel sicilien, caractérise l’Espagne, l’Italie, la Grèce et le midi de la France. C’est cela, et rien d’autre, que recherche l’homme de lettres britannique s’aventurant dans le Sud. Après 1918, il quitte l’Angleterre avec un autre état d’esprit, une autre humeur et probablement une autre libido que ses prédécesseurs, mais tout compte fait il ne désire rien de plus qu’eux. Ce à quoi il aspire, en fait, c’est retrouver un monde encore pré-industriel, remonter un temps qu’il connaît bien déjà par son éducation. La vie simple dans des contrées riches en art et en traditions qu’il peut comprendre lui convient, l’état sauvage non, et s’il est plaisant de contempler dans les rues de Naples "small boys with long brown legs… bowling oranges about", il est parfaitement désagréable d’être harcelé à Port-Saïd "by tiny Arab urchins, mostly with moist ophthalmic eyes and nasty skin diseases" (Waugh dans Labels ). C’est en de telles occasions que le voyageur européen comprend ce que veut dire le Fielding de Forster dans A Passage to India lorsqu’il estime que : "The Mediterranean is the human norm. When men leave that exquisite lake,… they approach the monstrous and the extraordinary". Encore serait-il prêt à n’appliquer cette opinion qu’à la moitié nord de la Méditerranée — d’autant que, malgré sa chaleur et sa lumière, le Sud moderne n’a d’intérêt qu’en tant que réceptacle de mythes — historiques ou populaires. Ce n’est qu’ainsi qu’il devient utile à l’écrivain et c’est pourquoi, peut-être, la Côte d’Azur, retraite idéale pour les hommes de lettres en mal de soleil, mais à la périphérie de l’histoire, n’a jamais inspiré d’œuvres majeures. Par contre, de l’article de Dominique Gauthier il ressort que la mythologie grecque structure fortement The Magus de Fowles, exploration peut-être même trop poussée des "profondeurs du temps et de l’espace mythiques". Autre exemple, dans un registre mineur : Fandango Rock de John Masters. Ce dernier aurait-il jugé bon de situer en Espagne une histoire qui relate le rapprochement progressif, et somme toute banal, d’un homme et d’une femme, s’il n’avait pu opposer dans un roman où abondent les clichés culturels et sexuels sur la péninsule ibérique, Don César de Aguirre, stéréotype du fier hidalgo, matador de surcroît, à Kit Fremantle, fille de la libre Amérique ? Le problème aurait été beaucoup plus ardu pour Masters si Aguirre avait été cadre chez SEAT.

21L’on tient là, certainement, une des raisons qui expliquent le recul du Sud dans la littérature anglaise depuis une trentaine d’années. Le Sud s’est banalisé et est entré, peu à peu, dans l’époque contemporaine, perdant du coup sa spécificité et ce que Durrell appelle ses comportements culturels fondamentaux : "C’étaient des pays naïfs qui s’autodétruisaient à coups de gadgets et d’outils anglo-saxons tous plus néfastes les uns que les autres, comme le transistor ou le cinéma" (Le Carrousel sicilien). Le paysan de Twilight in Italy  est définitivement devenu serveur de restaurant ou au mieux (si l’on tient à l’exotisme) gigolo pour Scandinaves à Rimini, et les élites travaillent toutes pour des multinationales. Les populations ont désormais perdu la civilité et la dignité des gens simples que les Victoriens se plaisaient à leur reconnaître. Pour citer une nouvelle fois Durrell : "Mais la Sicile avait connu le pétrole, c’est-à-dire la prospérité et, avec elle, bien sûr, la mort de ce qui fait le sel de la vie. Et tant que cela durerait, les Siciliens seraient condamnés à devenir, comme les Américains, des êtres mous, faibles et désemparés". Gissing, s’il revenait, ne trouverait certainement pas que Florentins et Romains sont "exquisitely courteous, charmingly urbane". Avec l’industrialisation et l’entassement dans les grandes villes l’innocence s’est perdue. En 1870, l’ancien Lord Maire d’Edimbourg, William Chambers, après avoir passé l’hiver à Menton, notait "an absence of crime… of any kind" — propos auxquels beaucoup d’autres faisaient alors écho sur tout le pourtour méditerranéen et qui ne laissent pas de remplir de nostalgie à une époque où le voyage par train de nuit entre Nice et Venise est devenu plus risqué que la traversée du Far West dans une diligence de la Wells Fargo.

22Ce n’est peut-être pas le plus grave, cependant. Après tout Lisa St Aubin de Teran, dans ses moments de déprime, fait la navette plusieurs fois par semaine entre Sestri Levante, Bologne et Brindisi sans qu’il lui arrive jamais rien (Off the Rails — Memoirs of a Train Addict, 1989). Plus sérieuse est la dénaturation des paysages du Sud. Nos écrivains pourraient s’accommoder de celle des autochtones. De manière générale, depuis le Grand Tour ils ne les ont le plus souvent contemplés, et même admirés, que d’assez loin. Ce sont les paysages avec ruines qui les ont toujours attirés. Or, depuis 1945, le béton n’a pas cessé de couler et des lotissements apatrides, voire des immeubles-tours, ont remplacé les villas patriciennes. Augustus Hare, clergyman dilettante qui semble avoir passé plus de temps à voyager qu’à s’occuper du bien-être spirituel de ses ouailles du Sussex, regrettait en 1890 le mitage des collines entourant Cannes par de "hideous villas, chiefly built by rich Englishmen" et considérait que Menton était désormais "vulgarized and ruined". On n’ose imaginer ce qu’il écrirait aujourd’hui. Que sont devenues les "serene and sunny streets" de Monte Carlo qui firent les délices de Waugh en 1929 (Labels) et que reste-t-il de l’antique Gela, aimée des philosophes pythagoriciens : "La baie est grandiose et, malgré l’anarchie et la laideur de la Gela moderne, on imagine aisément le charme disparu de l’ancienne cité, avec ses fruits et ses vignes en abondance, son climat bien arrosé et sa végétation verdoyante… Comme il s’est enlaidi cependant, ce site imposant  (Déméter, où est ton sanctuaire ?) voué à un développement anarchique !" (Le Carrousel sicilien).

23Tout n’est qu’une question de degré, certes, et il est encore possible de se laisser séduire. St Aubin de Teran, pour essayer de remettre un peu de calme dans une vie sentimentale singulièrement mouvementée, va s’installer sur la Riviera du Levant et, contemplant la baie de Sestri Levante "from the cypress and acacia copses that overhung the high track above it, I found myself speechless with admiration and pleasure at the stillness and calm". La beauté saisissante et inattendue de certains lieux restés hors du temps, et surtout loin des migrations touristiques, permet même, parfois, de se duper et d’imaginer que le cauchemar cessera un jour et que le Sud redeviendra lui-même. Ainsi Durrell en 1977 : "Mais, après une génération ou deux de viols et de débordements effrénés, les champs magnétiques reprendraient tout doucement le dessus et rendraient au pays et à son peuple leur mystérieuse identité, ce masque d’or de la mer intérieure qui ne ressemble à aucun autre". C’est sans compter, sans doute, sur les "package boors" dont parlait l’Illustrated London News  en 1988 et sur ceux qui s’enrichissent en pourvoyant à leurs besoins. C’est là, certainement, que le bât blesse le plus. Qu’ils le reconnussent ou non, les écrivains de l’entre-deux-guerres, à qui l’on doit la façon d’appréhender l’étranger particulière à notre siècle, appartenaient à une élite habituée à voyager, par sa culture, son argent, ses fonctions d’administration dans l’Empire, en des endroits où le commun de ses concitoyens ne mettait pas encore le pied, à une classe bourgeoise éprise d’individualisme et cultivant volontiers une certaine excentricité. Outre qu’ils sont dorénavant moins nombreux, il leur est difficile, ainsi qu’à leurs successeurs, avec un tel bagage socio-intellectuel, de s’accommoder d’un nouvel environnement où, comme le dit Fussell, les voyageurs actifs ont été largement supplantés par des touristes passifs.

24Et quels touristes ! Innombrables et massifiés ; "de la racaille de touristes", comme le déclare à sa femme le vieil aristocrate britannique "d’une merveilleuse distinction" lorsque les compagnons de Durrell, "bétail suant et galopant", "misérable troupeau débraillé, dépenaillé, hétéroclite et plein d’outrecuidance", interrompent brutalement, à Ségeste, leur lecture en grec ancien de Théocrite. Dans Beyond the Mexique Bay, Huxley concluait déjà que la richesse et la technologie conduisaient inévitablement à la vulgarité. La chose doit paraître plus vraie encore aujourd’hui à ceux qui partagent sa sensibilité… ou ses préjugés. En 1984, le Listener  avait bien sonné l’alerte : "Super yobbo hits the sun" ; mais il était déjà beaucoup trop tard. Certes, les collines de Toscane sont peut-être toujours aussi séduisantes ("I feel the loveliness of Tuscany working on my blood like a tonic", assure St Aubin de Teran), mais d’aucuns n’apprécient guère le fait qu’elles soient devenues le coeur du Chiantishire (selon le mot de Russel Davies dans l’Observer en 1986), remplies de yuppies trop riches qui portent un sacré coup à la couleur locale. Il doit bien y avoir encore, ici et là, plus avant dans un autre Sud, quelques porteurs de fez, babouches, chéchias, gandouras, boubous, voire pagnes ou plumes, mais nul n’ignore désormais que la plupart du temps ils sont réquisitionnés par M. Trigano pour convaincre ses gentils membres qu’ils ont atteint le coeur des ténèbres.

25On comprend, après cela, pourquoi Durrell a finalement préféré quitter Corfou pour Sommières où les choses étant ce qu’elles sont il ne court, pour l’instant, aucun risque d’être dérangé. On comprend aussi que d’autres au caractère plus irascible, tel Waugh, aient été envahis par une véritable phobie de l’étranger après 1945. D’ailleurs quel intérêt ? L’étranger, en la personne d’individus à la peau un peu trop bronzée, était au fond du jardin :  "It was fun thirty-five years ago to travel far and in great discomfort to meet people whose entire conception of life and manner of expression was alien. Now one has only to leave one’s gates".

26Pour ceux qui, comme Waugh, croient qu’il doit subsister des frontières, ne serait-ce que pour avoir le plaisir de les franchir, la situation devient critique. Certains, qui continuent malgré tout à avoir l’humeur vagabonde, n’ont plus que la ressource d’imiter Paul Theroux, de monter dans un train et de ne plus en descendre avant la Patagonie. Pour les autres, le repli sur l’Angleterre traditionnelle, en passe de devenir elle-même pièce de musée dans un monde en voie d’américanisation globale, s’impose. C’est sur les Yorkshire Moors que l’on trouve désormais un authentique dépaysement. D’où la poésie de Larkin, par exemple, et parfois même des manifestations de véritable xénophobie culturelle comme le I Like It Here  de Kingsley Amis. Le Sud y a encore le mérite et l’avantage de posséder un soleil plus chaud et d’offrir du vin en quantité et à bon marché, mais autrement, il ne présente que des inconvénients : mouches, ennuis gastriques, coliques flatulentes, odeurs, corridas — nullement compensés par son patrimoine culturel : "All those rotten old churches and museums and art galleries". Les Victoriens et Waugh se lamentaient que les Italiens laissassent leurs monuments publics à l’abandon. Maintenant cela devient une merveilleuse excuse pour ne plus aller les visiter. Il y a un gouffre culturel que l’on ne souhaite absolument pas combler, car en des temps incertains l’on n’est jamais si bien que chez soi — et seul :

There’s the weather. It does make everything seem romantic, there’s no getting away from that. But aren’t we supposed to have grown out of all that type of stuff? It’s just as much an evasion as looking at the telly, only more expensive and you can’t stop it when you want and go out to the pub, you have to wait for your ship. Then when you get home you realize how much you like it here… I shouldn’t like you to get the idea I’m trying to knock Portugal and the Portuguese. It’s a very nice-looking place all round… It’s just that the place is located abroad and the people are foreigners, which for the purposes of discussion merely means that they and I belong to different nations, so we can’t understand each other or get to know each other as well as chaps from the same nation can.

27Les causes d’un tel comportement sont probablement plurielles. Nous avons déjà fait allusion à plusieurs d’entre elles qui paraissent plausibles. Mais il faut certainement y voir aussi une réaction de défense et de dépit, le pendant culturel du patriotisme petit-anglais d’Enoch Powell qui fit irruption sur la scène politique anglaise à peu près à la même époque. Ne pas essayer de comprendre l’autre, ne pas désirer le voir, ou en entendre parler, c’est aussi une tentative désespérée pour sauvegarder sa propre identité. Mais trente ans après I Like It Here le combat est devenu inégal et la déroute est proche. Refuser le Sud n’a pas suffi, désolante constatation rendue chaque jour plus patente par l’expansion d’un cosmopolitisme uniformisateur. On peut s’obstiner à satiriser le phénomène d’un ton mi-comique, mi-grinçant, à la manière d’Amis dans The Old Devils  en 1986 :

A marina stood there now, the resort of owners of medium-grade casinos and smallish chains of coin-op laundrettes from Birmingham and points north, who came in at the week-ends… And, of course, where not so long ago it had been hake and chips, bottled cockles, pork pies and pints of Troeth bitter, these days it was canneloni, paella, stifado, cans of Fosters, bottles of Rioja and — of course — large Courvoisiers and long panatellas, like everywhere else,

28mais on ne peut plus se bercer d’illusions : ces changements sont mortifères. Il faut reconnaître avec Larkin dans son poème de 1974, "Going, Going", que l’Angleterre quintessentielle est à l’agonie — pour de multiples raisons une coque vide où des touristes un peu métèques viendront savourer leur revanche :

For the first time I feel somehow
That it isn’t going to last,
That before I snuff it, the whole
Boiling will be bricked in,
Except for the tourist parts —
First slum of Europe : a role
It won’t be so hard to win,
With a cast of crooks and tarts.
And that will be England gone…

29On part de plus en plus nombreux vers le soleil et la mer, l’on rêve toujours des tropiques. Les données de base n’ont pas varié et l’appel du Sud n’est point mort. Mais il paraît se limiter aujourd’hui à des gens qui n’ont pas leur place dans ces pages. Il est devenu un phénomène sociologique, le produit d’un habile marketing, et ne résulte plus d’une impulsion culturelle et littéraire, sinon négativement, dans des romans se déroulant dans des pays lointains qui n’ont pas répondu aux espérances que d’aucuns avaient mis en eux. Autrement, à quoi bon se déplacer, si c’est pour en être réduit à remonter le Nil en cabin-cruiser et conclure que l’Egypte est un bien beau pays fort négligé par ses habitants. On s’étonne que William Golding ait pu un jour se laisser embarquer dans une telle galère (An Egyptian Journal, 1985). Certes, le marché du travel-book n’a jamais été aussi florissant, mais les auteurs sont des professionnels qui ne peuvent survivre qu’en nous persuadant que la planète est loin d’être encore domestiquée et d’une effroyable monotonie de Tanger à Touamotou. Mais lorsque, pour cela, ils sont contraints, comme Redmond O’Hanlon dans In Trouble Again (1988), de mettre en garde l’explorateur potentiel de l’Amazonie contre le terrifiant candiru, ou poisson cure-dents, qui viendra inévitablement se loger dans son pénis s’il est assez distrait pour traverser l’Amazone à pieds secs, on est en droit de se montrer sceptique. La réédition incessante de récits de voyage plus anciens, souvent par des auteurs connus, tendrait à prouver que pour une partie du public au moins il y a, en 1990, une crise d’authenticité. On demande un colloque sur l’appel du Nord !

Pour citer cet article

« Avant-propos », paru dans Cycnos, Volume 7, mis en ligne le 06 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1152.


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