Cycnos | Volume 6 Violence(s) au siècle de la Raison - 

Monique Gallagher  : 

Patriotisme et Rébellion sur la Terre Irlandaise au Siècle des Lumières

Texte intégral

1A l’heure où le monde s’ébrouait aux notions de liberté et de tolérance et commençait à secouer le joug des tyrannies coloniales, avant même que la jeune Amérique ne fût passée de l’état de colonie à celui de nation, Swift avait su dans ses Lettres du Drapier accuser l’Angleterre d’essayer de réduire l’Irlande en esclavage ; au sein du Parlement de Dublin, qui n’était qu’une ombre de celui de Londres, s’était progressivement constitué un groupe de patriotes qui, las d’être soumis aux décisions du parlement anglais et de devoir sacrifier les intérêts de l’Irlande à ceux de l’Angleterre, avaient demandé, sous l’impulsion de Henry Flood, puis la férule de Henry Grattan, davantage d’autonomie pour l’Irlande. Dès 1769 avait ainsi été fondée en Irlande une "Société pour la Défense du Bill of Rights", et, l’année suivante, Edmund Burke avait, dans ses "Réflexions sur les causes du mécontentement présent", dénoncé l’influence de la couronne d’Angleterre sur le Parlement de Dublin.

2Les pressions subies par l’économie irlandaise du fait du protectionnisme anglais avaient été tout aussi mal acceptées par les industriels irlandais : ruinés par la législation anglaise, ils avaient émigré en grand nombre, s’étaient installés sur la terre d’Amérique, bien décidés à ne pas se laisser à nouveau écraser par l’Angleterre. La façon dont les Anglais traitaient les Irlandais avait été une leçon éclairante pour les Américains, et on y a vu une cause indirecte de la révolution américaine1. Il est évident aussi que cette révolution américaine eut à son tour des répercussions importantes sur la vie politique irlandaise, d’abord parce que ce premier coup assené à l’impérialisme britannique rendit populaire l’idée de liberté et fit croître l’esprit d’indépendance ; d’autre part parce que les "Patriotes" irlandais surent tirer profit de la guerre d’indépendance américaine : non seulement Grattan demanda au Parlement, à l’exemple des colonies anglaises d’Amérique, une déclaration des droits de l’Irlande, mais encore, sous prétexte que l’armée officielle était occupée en Amérique et ne pouvait plus assurer la défense de l’Irlande, les patriotes eurent l’idée de lever une armée de "Volontaires", dont Flood et Grattan furent nommés colonels. Cette armée leur servit de force de pression sur l’Angleterre et leur permit d’obtenir en 1778 l’annulation des lois protectionnistes, et, en 1782, une loi mettant fin aux restrictions parlementaires qui, depuis les lois de Poynings au quinzième siècle, avaient mis le parlement de Dublin sous la tutelle de celui de Londres.

3En 1782 l’Irlande s’était donc émancipée. Elle était devenue nation. Cette victoire, Grattan l’avait proclamée comme celle de l’esprit des lumières :

I found Ireland on her knees. I watched over her with a paternal solicitude ; I have traced her progress from injuries to arms, and from arms to liberty. Spirit of Swift, spirit of Molyneux, your genius has prevailed ! Ireland is now a nation2.

4Et Grattan fut célébré par le poète Thomas Moore, pour avoir donné à l’Irlande

That one lucid moment snatched from the gloom
And the madness of ages, when, filled with his soul,
A nation o’erleaped the dark bounds of her doom
And, for one sacred instant, touched liberty’s goal3.

5L’on notera toutefois que le poète Thomas Moore évoquait cette victoire glorieuse comme un instant unique, dont la lumière, certes intense, n’avait duré qu’un éclair.

6L’Irlande avait bien conquis l’autonomie législative, mais cette liberté ne laissait- elle pas à désirer ? Beaucoup en effet devaient juger illusoire ce pouvoir qui venait d’être reconnu au Parlement de Dublin. L’Irlande continuait de fait à être administrée par un "Lord Lieutenant" nommé par l’Angleterre, et les parlementaires irlandais restaient asservis aux intérêts anglais par un habile système de corruption pratiqué par le gouvernement britannique. De plus, ceux qui avaient rêvé d’autonomie absolue pour l’Irlande ne pouvaient se satisfaire de voir leur pays continuer à partager un roi avec l’Angleterre, et il existait en outre en Irlande, particulièrement chez les Presbytériens du nord, un patriotisme radical et républicain qui ne pouvait pas supporter un système monarchique. D’autre part, si la révolution de 1782 pouvait être vue comme la fin d’un état de colonisation, il ne s’était agi en aucun cas d’une révolution de type social : l’idéal de liberté qu’elle avait défendu n’était pas celui des droits de l’homme et du citoyen. Un jeune avocat protestant conquis par la philosophie des lumières, Theobald Wolfe Tone, décrivit cette révolution comme "a most bungling, imperfect business, which left three-fourths of our countrymen slaves as it found them"4.

7En effet, les patriotes qui avaient oeuvré pour la révolution et pouvaient désormais voter des lois autonomes pour l’Irlande n’étaient pas représentatifs de l’ensemble de la population irlandaise. S’ils avaient défendu des intérêts pour l’Irlande, il s’était en fait agi de leurs propres intérêts en Irlande, et non des intérêts de la nation toute entière. Car au Parlement de Dublin n’était représentée que la fraction protestante de la population, celle qui descendait des colons qui, au cours des siècles suivant la Réforme, avaient accaparé des terres des catholiques et avaient exclu ces derniers du pouvoir. Ces protestants qui s’étaient théoriquement libérés du joug politique anglais n’allaient pas maintenant renoncer à leurs privilèges. Ils étaient en fait tout aussi soucieux de prévenir une résurgence du pouvoir catholique que leurs pères qui avaient combattu aux côtés de Guillaume d’Orange et remporté sur Jacques II le catholique la célèbre victoire de la Boyne. Quand le Parlement anglais avait voté le "Bill of Rights" si admiré des philosophes des lumières, n’était-ce pas en réalité pour se protéger des éventuels excès de rois pro-catholiques ? C’est ainsi que les protestants avaient en Irlande instauré un système machiavélique pour affermir un pouvoir menacé par leur infériorité numérique : les catholiques avaient été bâillonnés en 1704 par une série de lois pénalisantes destinées à leur ôter tout moyen de reprendre le pouvoir, en les privant du droit de voter, d’être élus, de recevoir une éducation, d’embrasser une profession libérale, d’acheter ou de louer une terre, de porter des armes, et même de pratiquer leur religion.

8Certes ces lois discriminatoires n’avaient pas toujours été appliquées, et le siècle de la raison, avec lequel elles étaient nées, les avait vues peu à peu disparaître, particulièrement au cours de la guerre d’indépendance américaine pour laquelle l’Angleterre avait eu besoin de trouver des hommes et d’armer des catholiques, ou encore, par prudence, sous l’influence de penseurs comme Edmund Burke, pour parer au danger d’une possible agitation révolutionnaire dans cette masse d’insatisfaits. Dans son discours prononcé à Bristol le 6 septembre 1780, Burke avait fait remarquer la faille d’un système qui considérait nécessaire pour sa sécurité de maintenir en esclavage une partie de sa population5. Or les catholiques constituaient les trois-quarts des habitants !

9Cependant, si les Irlandais catholiques avaient maintenant le droit d’acheter des terres, ils étaient toujours privés du suffrage et devaient en outre payer une dîme humiliante au clergé protestant. La plupart d’entre eux vivaient dans les campagnes, dans un état de dénuement et d’indigence tel qu’ils étaient plus soucieux de faire valoir leurs droits à la nourriture et à un toit que d’exprimer des revendications d’ordre politique. Mais dans les villes où certains catholiques avaient pu accéder au négoce et réussi à s’instruire, une forme de radicalisme avait commencé à naître ; celui-ci devait devenir du ressentiment et de l’amertume en 1782, quand, en élargissant le pouvoir de ceux qui avaient accès au parlement, la révolution de Grattan rendit plus cuisant encore leur sentiment d’inégalité et d’injustice. 1782 aviva donc l’aspiration aux droits civiques dans la bourgeoisie catholique, et la rapprocha du républicanisme radical et nationaliste des presbytériens du nord, qui eux-aussi souffraient de discrimination parlementaire, et avaient été largement gagnés au rationalisme de Locke à travers la philosophie sceptique, déiste et tolérante de leur compatriote Toland.

10La révolution française et son inspiration démocratique fut le départ d’une grande espérance pour tous ces exclus de la vie politique irlandaise : la révolution française avait eu pour principe d’abolir toute forme de discrimination religieuse ; la bourgeoisie française avait accédé au pouvoir ; en France la dîme avait été supprimée en même temps que toutes les autres corvées. Les idéaux de liberté, égalité et fraternité étaient particulièrement parlants en Irlande, où immédiatement se formèrent – comme parmi les radicaux en Angleterre – des sociétés démocratiques inspirées des idéaux révolutionnaires : des manifestes circulèrent, encourageant les catholiques et les dissidents à ne plus verser la dîme aux protestants ; les Droits de l’homme de Paine furent largement distribués. Le 14 juillet 1791, une fête grandiose fut organisée à Belfast pour célébrer l’anniversaire de la révolution française, et l’on trouva côte à côte des "Volontaires" protestants et des catholiques : des discours furent prononcés à l’éloge de Paine, de Washington et de la révolution française, demandant une représentation égalitaire au parlement et l’abolition des dernières lois anti-papistes ; une motion fut ensuite rédigée par la première compagnie de "Volontaires" en faveur de l’abolition des disqualifications religieuses ; en réponse, un discours de remerciements fut prononcé par des groupements catholiques6.

11Ainsi la fête de juillet 1791 à Belfast prouva que des revendications politiques communes pouvaient réunir des Irlandais de confessions différentes. C’est ce principe d’unité dans la fraternité qui inspira la création deux mois plus tard, d’abord à Belfast puis à Dublin, d’une société fraternelle revendiquant des réformes parlementaires et un suffrage non discriminatoire : cette "Société des Irlandais Unis", qui compta parmi ses chefs des protestants comme Lord Edward Fitzgerald, Thomas Addis Emmett, Arthur O’Connor, eut pour fondateur Wolfe Tone, un protestant qui, bien que professant un républicanisme laïc et anti-clérical et méprisant intimement l’archaïsme de la religion papiste, fit circuler An Argument on Behalf of the Catholics in Ireland, adressé aux protestants d’Irlande, où il défendait les droits des catholiques. Unité, liberté, égalité et nationalisme étaient les idéaux sur lesquels s’appuyait cette confrérie des "Irlandais Unis" : elle se donnait pour mission de faire de tous les Irlandais des citoyens et de tous les citoyens des Irlandais, afin de construire une seule nation irlandaise où le même nom d’Irlandais désignerait protestant, catholique et dissident, et se substituerait à "cette masse incohérente d’éléments hétéroclites, non amalgamée, non consolidée" qui constituait l’Irlande, comme la décrivait un journal circulant à Dublin en juin 1791 7. Signe d’une réconciliation possible, le protestant Wolfe Tone fut nommé secrétaire du Bureau Catholique à Dublin, où un grand rassemblement catholique fut organisé en 1792, pour réclamer l’abolition des dernières lois pénales.

12Le pays s’éveillait à la conscience de son existence politique. Il eût été raisonnable que le Parlement de Dublin, s’il souhaitait maintenir la paix, mît un terme à son système de monopole et de corruption, et le remplaçât par une assemblée véritablement représentative. Le gouvernement britannique usa de son influence, et obtint le suffrage pour les catholiques en 1793, mais ne put aller plus loin : inquiets devant la force des groupements réformateurs, les protestants durcirent dans leur résistance aux réformes : en outre, pour intimider les sociétés nouvellement créées, ils fondèrent en 1795 leur propre association – l’Ordre d’Orange – et s’organisèrent en loges.

13Les Irlandais Unis devinrent alors les cibles d’expéditions d’intimidation ; leurs bureaux furent envahis, saccagés, leurs papiers brûlés. En fait, la création de l’Ordre d’Orange eut pour conséquence de faire passer le mouvement réformateur de la légalité à l’illégalité : en effet, lorsque de premières échauffourées opposèrent près d’Armagh en décembre 1795 des représentants de l’Ordre d’Orange et des groupements catholiques ayant pris le nom de "Defenders", le pays semblant près de la guerre civile, l’"attorney general" pour l’Irlande proposa au Parlement de Dublin une série de mesures exceptionnelles, qui furent votées au début de 1796. L’"Habeas Corpus" fut supprimé. La répression commença.

14Les réunions des “Irlandais Unis” furent interdites, leurs chefs arrêtés, comme Lord Edward Fitzgerald, ou dispersés. L’organisation prit désormais un caractère clandestin, et de civile devint militaire, résolue, non plus seulement à exprimer sa résistance dans des discours et des manifestes, mais à défier la loi dans la lutte armée et l’insurrection. Au lieu de se borner à réclamer des réformes parlementaires, les “Irlandais Unis” s’entraînèrent à l’attaque et se réorganisèrent en vue d’une révolution armée, se préparant à la lutte avec discipline, revoyant les structures de leur Société, installant des directoires dans chacune des quatre provinces d’Irlande, et, à Dublin, un Directoire exécutif de cinq membres élus par les directoires de province. Pour armer les futurs insurgés des expéditions nocturnes furent entreprises dans les résidences de l’aristocratie, avec l’appui de la paysannerie catholique. Quand la force du rationalisme n’avait pu suffire, les réformateurs irlandais espéraient trouver leur force de persuasion dans la masse des paysans qui, dépossédés de leurs terres par l’hérétique anglais, étaient farouchement nationalistes dans leur catholicisme, et dont le dénuement désespéré faisait une poudrière prête à exploser.

15La situation de la paysannerie irlandaise était en bien des points comparable à celle du peuple français sous l’Ancien Régime. Au cours du dix-huitième siècle, cette situation s’était aggravée, à cause de la surpopulation, l’Irlande étant passée de quelque deux millions d’habitants en 1690 à cinq millions à la fin du dix-huitième siècle. Les récits de voyages de la fin du siècle témoignent uniformément de l’état d’extrême pauvreté des paysans, vivant dans de misérables chaumières au toit miteux, sans ressources, affamés et malades, dormant à même le sol, arrachant pour se vêtir la laine laissée par les moutons aux clôtures ; certains avaient fui la misère et la famine pour Dublin, grossissant la foule des pauvres de la capitale. L’opulence des résidences construites pour les riches propriétaires tant à Dublin que dans les campagnes était ressentie comme une insulte à la souffrance du petit peuple. A cette offense le paysan avait épisodiquement répondu par la violence. Des jacqueries agitaient fréquemment les nuits dans les campagnes : des groupes de jeunes gens organisaient des attaques dans les demeures de propriétaires impopulaires dont les loyers étaient trop élevés. Au clair de lune, cachés sous des camisoles blanches qui devaient leur donner le nom de "White Boys", ils partaient à l’assaut des "Big Houses", massacraient ou mutilaient le bétail, surgissaient à l’intérieur des demeures, les pillaient de leurs armes, éventraient les sièges, brisaient le mobilier, lacéraient les murs, arrachaient tableaux et tapisseries, et, dans leur rage, allaient parfois jusqu’à égorger le propriétaire, sa femme, ses enfants, ses serviteurs, ses chiens. Certes, la population paysanne dans sa généralité ne soutenait pas ces assauts sauvages. Le clergé catholique, fort écouté dans les campagnes, condamnait cette violence et prêchait la patience. Le directoire des Irlandais Unis ne souhaitait pas davantage encourager de telles boucheries. Mais il avait besoin d’attiser et de généraliser l’esprit révolutionnaire chez le peuple, et il se donna comme mission de l’amener au soulèvement en lui donnant l’exemple de la révolution française.

16Ce peuple eût été plus facilement convaincu de suivre l’exemple de la France en 1789 qu’en 1796. Les nobles idéaux de la révolution française avaient été entre temps ternis par la Terreur. Si l’Irlande catholique était historiquement proche de la France, si les ballades populaires n’avaient cessé de chanter l’espoir des catholiques de voir arriver sur la terre irlandaise les Français qui viendraient la délivrer, si la vieille dame symbolisant l’Irlande dans une de ces ballades – the Shan Van Vocht – croyait déjà voir arriver la flotte des Français sur la mer – "The French are on the sea, says the Shan Van Vocht... And we’ll soon be free..." – les catholiques irlandais ne pouvaient pourtant que s’inquiéter du sort infligé au clergé de France par le jacobinisme révolutionnaire : les terres du clergé avaient été confisquées, le "Collège des Irlandais" à Paris avait été dissous, le roi de droit divin avait été guillotiné. Pour gagner ce peuple catholique à l’idéal révolutionnaire, il fallait donc transformer les images négatives de la révolution française : c’est à cela que Wolfe Tone s’employa, avec une énergie romantique et passionnée. Sans essayer de dissimuler les crimes de la révolution, mais en signalant combien ils avaient été grossis –

It has been the policy of your oppressors to dwell upon the crimes which, unhappily, for a short period disgraced the Revolution, which exist no longer, and of which no trace remains8,

17– il tenta de convaincre la paysannerie de tous les bienfaits que la révolution française avait dispensés à leur classe en France. Dressant un tableau de la France des campagnes avant 1789, il eut soin de montrer les parallèles entre la situation du paysan en France – "almost as deplorable as your own, like you fleeced by the Crown, oppressed by the gentry, plundered by the clergy and despised by all"9 – et fit l’inventaire de tous les changements positifs apportés par la révolution – l’abolition des privilèges, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la levée des corvées, la possibilité d’accéder à la propriété. Il ajouta que ceux qui avaient perdu étaient ceux qui avaient des privilèges à perdre, tandis que le paysan avait, lui, tout à gagner. A plusieurs reprises, dans son Address to the Peasantry of Ireland, puis dans son Address to the People of Ireland, il présenta la révolution comme une étape inévitable de l’histoire, l’associant à l’indépendantisme d’une population avide de retrouver son identité et sa fierté nationale :

Ireland shall be independent. We shall be a Nation, not a Province ; Citizens not Slaves. Everyman shall rank in the state according to his merit and talents. Our commerce shall extend into the four quarters of the globe, our flag shall be seen on the ocean, our name shall be known among the nations, and we shall at length assume that station, for which God and nature have designed us10.

18Les propos de Tone étaient ainsi imprégnés d’un nationalisme utopiste et passionné. Il espérait trouver du répondant dans l’hostilité séculaire du paysan catholique à l’égard de l’Angleterre. Il ne se lassait pas de rappeler aux Irlandais la responsabilité de l’Angleterre dans leurs divisions, à laquelle la révolution de 1782 n’avait rien changé. Le Catéchisme des “Irlandais Unis” s’appuyait sur cette haine, rappelant dans ses images que la cause irlandaise était liée à deux révolutions, l’américaine et la française, et qu’elle devait s’attaquer à la couronne britannique :

Question : What have you got in your hand ?
Answer : A green bough.
Question : Where did it grow first ?
Answer : In America.
Question : Where did it bud ?
Answer : In France.
Question : Where are you going to plant it ?
Answer : In the Crown of Great Britain11.

19Pour libérer le peuple il fallait déclarer la guerre aux tyrans. Or le despote qui opprimait le peuple était l’Angleterre. Ceux qui étaient ennemis de l’Angleterre étaient donc des alliés pour la cause de l’Irlande. C’est par de tels arguments que Wolfe Tone comptait réconcilier les Irlandais à une France révolutionnaire et belliqueuse : "France, in declaring war on tyrants, offers you alliance and assistance, for where could it find a more oppressed people ?"12

20Le Directoire dublinois des Irlandais Unis, qui était certes divisé quant au besoin d’une aide armée française, était uni sur la nécessité d’un soulèvement de la nation paysanne. Quand des négociations furent engagées avec le Directoire français au sujet d’une aide militaire, et que le ministre français des relations extérieures, Delacroix, demanda à Wolfe Tone de lui présenter un rapport sur la situation irlandaise, Wolfe Tone eut soin de mentionner dans ses deux "Mémoires" la force de combat que représentaient les paysans, et sur laquelle la "Shan Van Vocht" savait aussi qu’il fallait compter :

The boys will all be there, says the Shan Van Vocht,
The boys will all be there, says the Shan Van Vocht,
With their pikes in good repair, says the Shan Van Vocht,
And Lord Edward will be there, says the Shan Van Vocht.

21Les deux expéditions françaises en Irlande, celle de Hoche en 1796, celle de Humbert en 1798, ont été largement décrites et commentées. L’année 1798, où l’Irlande pendant quelques jours célébra sa république, est populairement désignée comme "l’année des Français". Mais dès avant le débarquement des Français à Killala en août 1798, la paysannerie irlandaise, sans aide extérieure, avait cette même année cherché à faire basculer le destin de l’Irlande.

22Après le débarquement manqué de la flotte française en 1796, et devant la lenteur du gouvernement français à organiser une nouvelle expédition, le Directoire des Irlandais Unis avait, au début de 1798, décidé de ne plus attendre et de commencer la révolution. L’armée révolutionnaire serait l’armée des paysans, particulièrement nerveux en ce printemps de 1798 dans le sud-est, dans le comté de Wexford où le marasme était d’autant plus difficilement accepté que le comté avait jusqu’alors joui d’une relative prospérité. Les “Irlandais Unis” rêvaient de convertir les violences désorganisées des paysans en une révolution bien construite qui aboutirait à la prise de leur "Bastille", le Château de Dublin, qui symbolisait la présence de l’oppresseur en Irlande. Une attaque du château fut prévue pour mai, et l’on exhorta la population à prendre les armes : "Arise, then, United Sons of Ireland... Arm yourselves by every means in your power and rush like lions on your foes...”13. On était loin du pacifisme réformateur répandu en 1791 dans la bourgeoisie des villes. La bourgeoisie de Dublin ne se rallia d’ailleurs pas unanimement aux encouragements à la révolution armée et à l’attaque du château, et beaucoup, effrayés par les implications d’un soulèvement et d’une prise du pouvoir par le peuple, préférèrent quitter le mouvement.

23Ceux qui voulaient la révolution avaient besoin d’une stratégie militaire. Le plan du Directoire des “Irlandais Unis” était d’organiser simultanément des insurrections dans les comtés proches de la capitale, puis une marche conjointe vers Dublin. Il fallait, en attendant, armer les paysans, en faire des soldats. Un entraînement était nécessaire. Le pillage s’organisa pour rassembler leurs armes. Les expéditions nocturnes se généralisèrent, dont on entend encore le rythme dans les ballades datant de cette époque :

Get you ready quick and soon
For our pikes must be together
By the rising of the moon...

24On arracha aux demeures des propriétaires protestants armes à feu et armes blanches. Les forgerons des villages s’activèrent sur le fer des piques, et l’on abattit des arbres pour faire des manches. Il fallait aussi pour gagner cette guerre des plans de batailles, une ligne d’action : le commandement révolutionnaire essaya de détruire les communications, s’attaquant aux routes et aux transports, pour isoler les villes de garnison et paralyser le gouvernement central. Mais ce gouvernement avait son système de renseignements et, après la trahison d’un des “Irlandais Unis”, Thomas Reynolds, les plans furent découverts : le 12 mars 1798, les cinq membres du Directoire de Dublin furent arrêtés, et Lord Edward, quelques jours plus tard, fut mortellement blessé. En province toutefois, les “Irlandais Unis” poursuivirent les préparations au combat ; pendant tout le reste du mois de mars les comtés proches de Dublin connurent un tel état d’agitation que le pays fut déclaré en état de rébellion, ce qui justifia la proclamation de la loi martiale le 30 mars. La reddition des armes fut exigée, et les premiers à être arrêtés furent les forgerons, qui, ayant fourni les armes aux conjurés, pouvaient être en mesure de mener jusqu’au cœur de la conspiration. Quand les armes n’étaient pas spontanément rendues, on allait les chercher : les milices fouillèrent les maisons des suspects, arrachant lambris et parquets. Les forces de répression sévirent, la torture se généralisa – le chat à neuf queues, le triangle, où ceux qui étaient susceptibles de livrer quelque nom étaient écartelés pour subir le fouet. Cris et lamentations emplirent les villages : deux cents coups de martinet étaient souvent nécessaires pour parvenir à faire parler les suppliciés, qui finissaient par perdre la raison, la chair réduite en lambeaux.

25Le but de l’entreprise gouvernementale était de démoraliser le peuple ; mais, si les milices réussirent bien à terroriser les villageois, la répression eut aussi pour effet d’attiser chez beaucoup une hystérie auto-défensive et une rage désespérée. Les tortures qu’ils subissaient ou dont ils étaient témoins, les hurlements qui hantaient les campagnes, étaient le signe de la réalité de cet Ordre d’Orange dont on les avait menacés. Certes, les chefs des “Irlandais Unis” leur avaient parlé d’entente entre les religions, mais pour ces paysans, le Protestant était assimilé au mal qui venait les toucher dans leur chair, et toute violence exercée contre ce démon était un acte héroïque dans la croisade contre le mal. A cette conviction née du désespoir, et qui leur donnait une énergie farouche, s’ajoutaient les superstitions qui couraient dans les campagnes : une prophétie populaire avait annoncé pour 1798 " a wet winter, a dry spring, a bloody summer, and no king" ; or il se trouvait que le printemps et le début de l’été étaient d’une exceptionnelle sécheresse ; c’était donc l’encouragement du ciel au bien-fondé de leur combat. Et des prêtres, qui se nommèrent Father Murphy, ou Father Roche, ou Father John, les entraînèrent vers la bataille. Ainsi, par milliers, gonflant leurs rangs de village en village, ils marchèrent, sur Tara, sur Wexford, sur New Ross ou sur Wicklow, et particulièrement poignante restera la mémoire de ces hommes en habits de paysans, aux chapeaux parés de rameaux verts, avançant résolument en brandissant leurs piques à la rencontre du canon loyaliste qui faisait feu sur eux. Beaucoup furent conduits au massacre par l’aveuglement de leurs chefs, comme le 25 mai à Carlow. Mais par milliers il en surgit d’autres, prêts à venger leurs frères. Certaines colonnes organisèrent judicieusement leurs attaques, réussirent à se saisir de canons et apprirent à les utiliser, et alors leurs plans mirent l’adversaire en difficulté. A New Ross, à Vinegar Hill, il ne s’agit pas de simples escarmouches mais de véritables batailles engageant des milliers d’hommes. Bien que ces paysans aient été mal armés face à l’artillerie des troupes du gouvernement, on ne pouvait plus en cet été de 1798 parler de jacqueries éparses, mais, dans les comtés du sud proches de Dublin, de véritables soulèvements.

26Si le commandement central n’avait pas été désorganisé par l’absence des chefs et la lenteur à les remplacer, si les chefs dans les provinces avaient pu synchroniser leurs mouvements et leur donner une cohérence, les épisodes héroïques de cette guérilla auraient pu devenir des victoires historiques pour l’Irlande nationaliste. Mais seuls quelques comtés du sud et deux comtés de l’Ulster entreprirent ensemble la révolution, et sans stratégie commune. D’autre part, la fougue des insurgés avait besoin d’être canalisée, or, aussi admirable qu’ait été le courage des uns, lamentable fut la furie des autres. On ne devient pas soldat du moment qu’on part en guerre. Maladresse, fatigue et peur eurent raison de la dignité de beaucoup parmi ces rebelles traquant le protestant, et dans ces troupes qui souvent cherchèrent le courage dans l’alcool, la rage de vaincre devint furieuse, hystérique et aveugle. Il ne s’agit plus alors de guerre, mais de règlements de comptes : parce qu’au fouet à neuf queues avait répondu le massacre de deux cents protestants sur le pont de Wexford, jetés ensuite à la rivière en contre-bas, sur le même pont les chefs de la rébellion de Wexford, et bien des innocents avec eux, furent exécutés par les loyalistes, décapités, leurs corps jetés à la rivière et les têtes exposées pendant plusieurs semaines. Qu’importait si tel aristocrate de New Ross au nom de Mountjoy avait défendu les droits du peuple et la cause catholique au Parlement ? On ne pouvait lui faire grâce d’être protestant, et on le transpercerait d’un coup de pique. En représailles contre la férocité de ces catholiques, les forces de la "Yeomanry" brûlaient les villages ; les pillages, les tortures sévissaient ; on passait sur la tête des rebelles de la poix brûlante, et la répression devenait une chasse à ces têtes pelées, les "croppies" dont on exposait ensuite les dépouilles mutilées, ou les têtes, au château de Dublin, aux édifices publics, ou sur les arbres des villes insurgées.

27Les difficultés des communications grossissaient la rumeur de ces atrocités. Malentendus et erreurs menèrent à des bavures, comme à Scullabogue, où, le 5 juin, quelque deux cents civils protestants furent égorgés, ou brûlés vifs, dans la ferme où ils avaient été entassés, simplement parce que les gardiens avaient cru recevoir l’ordre du massacre. Quand le commandant Bagenal Harvey condamna l’exécution et réprimanda fermement ses troupes en leur interdisant de céder désormais à de telles horreurs, il fut immédiatement révoqué. Sans cohérence, le combat ne pouvait que s’écheveler : après la reddition de Vinegar Hill le 21 juin, la rébellion pouvait être considérée comme étouffée. Non seulement les Français arrivèrent deux mois trop tard, mais quand ils débarquèrent le 23 août suivant, ce fut à l’ouest, à l’autre bout de l’île. Les paysans du Connaught se joignirent bien aux colonnes du général Humbert, réussissant à rallumer l’espérance révolutionnaire et proclamant la république du Connaught, mais dès les premiers jours de septembre les troupes loyalistes neutralisaient l’armée de libération dans sa marche vers Dublin.

28Si les forces de Lake n’avaient pas réussi à briser la croissance de cette jeune république naissante, quel aurait été le visage de l’Irlande après 1798 ? Les insurgés du Wexford avaient prouvé combien une collaboration révolutionnaire des catholiques et des protestants était précaire. La haine à l’intérieur du pays avait atteint un tel paroxysme de passion et d’appétit de revanche qu’il est fort probable qu’une Terreur à l’irlandaise aurait alors déchiré le pays, à moins que, reconnaissante à la France et maintenant ses liens avec elle, l’Irlande n’ait succombé à une nouvelle tutelle, celle de l’impérialisme napoléonien.

29L’histoire n’avait pas fourni à l’Irlande les concours de circonstances nécessaires pour faire mûrir sa révolution populaire. Le pays exsangue sublima ses rêves avortés dans sa mémoire collective : plaçant son "Croppy Boy" au panthéon de ses martyrs, l’Irlande mit 1798 à côté de toutes les autres occasions perdues, cherchant dans le mythe du sacrifice la force de la résignation. Quand, ramenée humiliée dans le giron de l’Angleterre, elle fut une nouvelle fois appelée à l’insurrection par Thomas Emmett, un des “Irlandais Unis”, en 1803, l’Irlande, meurtrie, lasse de violences, ne voulut plus suivre. Si elle avait besoin d’un chef sachant amalgamer le rêve d’unité, la lutte nationaliste et les revendications individualistes, elle attendait celui qui lui proposerait un combat non-violent. Elle attendait un Daniel O’Connell, qui, partageant l’idéal réformateur de Wolfe Tone, refuserait pourtant qu’aucune goutte de sang fût versée pour sa cause. Par deux fois au cours de la décennie qui s’achevait, O’Connell avait vécu des événements sanglants : jeune adolescent élevé à Douai (comme beaucoup d’autres Irlandais catholiques privés d’éducation dans leur pays), il avait été marqué par la terreur de la révolution française, et avait fui la France le jour même où elle exécutait son roi ; au soir de 1798, meurtri par la folie qui venait cette fois de déchirer son propre pays, il avait inscrit dans son journal ce qui selon lui devait inspirer tout discours politique : "Moderation is the character of genuine patriotism, that patriotism which seeks for the happiness of mankind.”14

Notes de bas de page numériques

1 Voir John C. Miller, Origins of the American Revolution, Stanford University Press, 1959, p. 292.
2 Cité par V.S. Pritchett, Dublin, A Portrait, The Bodley Head, Londres, 1967, p. 59.
3 Thomas Moore, Poetical Works, Frederick Warne, Londres, n.d., p. 249.
4 The Letters of Wolfe Tone, ed. Bulmer Hobson, Martin Lester, Dublin, n.d., p. 26.
5 “…to doom part of its people to permanent slavery”, The Works of the Right Honourable Edmund Burke, Oxford University Press, Vol. III, p. 41.
6 W.E.H. Lecky, A History of Ireland in the Eighteenth Century, Longmans, Londres, 1892, vol. III, p. 8.
7 “We are separate nations met and settled together, not mingled but convened ; an incoherent pass of dissimilar materials, uncemented, unconsolidated.” Report from the Secret Committee of the House of Commons, p. 8.
8 Theobald Wolfe Tone, An Address to the Peasantry of Ireland, 1796, Life, II, p. 317.
9 Ibidem, p. 317.
10 Theobald Wolfe Tone, An Address to the People of Ireland, Belfast, 1796, p. 18.
11 Thomas Pakenham, The Year of Liberty, Granada, 1972, p. 3.
12 Theobald Wolfe Tone, “Journal of 1796”, Life, II, p. 297.
13 Cité par Pakenham, op. cit., p. 111.
14 Cité par Sean o’Faolain, King of the Beggars, 1939, Poolbeg Press, p. 89.

Pour citer cet article

Monique Gallagher, « Patriotisme et Rébellion sur la Terre Irlandaise au Siècle des Lumières », paru dans Cycnos, Volume 6, mis en ligne le 06 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1138.


Auteurs

Monique Gallagher

Université de Nice