Cycnos | Volume 6 Violence(s) au siècle de la Raison - 

Anne Bandry  : 

Tristram Shandy et les fausses Life and Opinions  : violences faites à un titre

Texte intégral

1Au printemps 1760, Sterne célèbre son succès à Londres. Dodsley, qui avait refusé de publier les deux premiers volumes de Tristram Shandy1, mais accepté de les vendre, en tire une deuxième édition le 3 avril avec un frontispice de Hogarth, puis une troisième le 5 juin. Que Sterne soit pasteur choque certains, et il se fait réellement provocateur en publiant le 22 mai The Sermons of Mr. Yorick, ornés de son portrait. Les écrivailleurs s’en donnent à coeur joie : on explique, on commente, on pastiche, on parodie, on détourne, on s’approprie. Explanatory Remarks Upon the Life and Opinions of tristram shandy… by Jeremiah Kunastrokius, M.D. paraît le 23 avril, destiné aux “seven hundred incomprehensible readers” de l’œuvre de Sterne (voir bibliographie). Le 9 mai, c’est The Clockmakers Outcry Against the Author of the Life and Opinions of tristram shandy2, dans lequel les graves horlogers se plaignent de n’avoir plus de besogne : montres et horloges sont devenues symboles de débauche à cause des habitudes de la famille Shandy. Une soupe, un jeu de cartes, sont baptisés d’après le héros de Sterne3  ; d’autres textes, qui semblent avoir aujourd’hui disparu, le plaçaient dans le Londres à la mode (Tristram Shandy in a Reverie, 30 mai, Tristram Shandy at Ranelagh, 20 juin). Chacun exploite le succès de Sterne, et l’on attend avec impatience la suite promise. Tant et si bien que deux faux paraissent : l’un le 26 septembre, immédiatement dénoncé comme tel et attribué à John Carr4, l’autre le 17 décembre, sous le titre plus discret de A Supplement to The Life and Opinions ofTristram Shandy, Gentleman. Le phénomène se reproduit pour le dernier volume : en février 1766 paraît le volume IX qui fut assez convaincant pour inspirer au moins le doute : il fut même traduit en allemand comme étant de la main de Sterne. Ce dernier avait pourtant pris la précaution d’authentifier tous les exemplaires des volumes V et VII en les signant. Mais les faux ne sont qu’une manière d’abuser du texte de Sterne : on publie aussi les Vie et Opinions d’autres personnages.

2“Of Lives and Adventures the public have had enough, and, perhaps, more than enough, long ago. A consideration that probably induced the droll Mr. Tristram Shandy to entitle the performance before us, his Life and Opinions.” Ainsi commence la première critique de l’œuvre de Sterne, dans la Monthly Review (appendice au volume 21, juillet-décembre 1759, 561). The Life and Opinions of Miss Sukey Shandy, of Bow Street, Gentlewoman, In a series of Letters To her Dear Brother, Tristram Shandy est le premier ouvrage à s’approprier cette partie du titre. De plus, afin d’en faire un véritable pendant des deux volumes de Sterne, Stevens, l’éditeur5, prend même la peine de mentionner, avant le titre, “Printed in the same Type and Paper as The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman” dans le Public Advertiser du 18 juin 1760 ; le stratagème avait déjà été utilisé par Cabe pour les Explanatory Remarks, avec succès semble-t-il puisque Curtis signale un exemplaire vendu par Dodsley avec les volumes de Sterne6.

3Fort de son titre, The Life and Opinions of Miss Sukey Shandy innove en n’étant pas une glose mais un véritable récit, ce qui n’exclut pas quelques commentaires malicieux. Cependant, si l’équilibre annoncé dans le titre de l’original était rompu au profit des opinions, ces dernières font bien piètre figure ici. Le terme est toujours utilisé en référence aux opinions de son frère et à leur caractère sulfureux :

You have justly observed in your first chapter, that it is of the utmost consequence that parents in procreating should consider what they are about ; and here I am entirely of your opinion : thinking too lightly of so weighty an affair has been productive of much evil in the world ; (2)

4Mais dès la deuxième lettre, elles sont grandement menacées :

… But to proceed with the history of my life : I shall not be very particular with regard to the circumstances of my infancy, or my childhood ; for you know there is nothing very interesting in those stages of a woman’s life, though man is of such high importance, that a judicious historian should give an exact account of what passes even whilst he is in his mother’s womb. I shall begin the history of my adventures, by relating what befel me when I was about fourteen years of age. (7)

5On se doute de la nature des aventures de la demoiselle, d’ailleurs énoncée lors du passage du premier au second amant : “You are doubtless impatient to hear the continuation of my amorous adventures,” (lettre V, 36). Entre temps, une répétition à douze lignes d’intervalle, certes justifiée par la forme épistolaire, marque en fait la disparition des opinions :

Thus you see, brother, that my opinions are pretty free, and in this respect we are brother and sister ; for it is allowed by all the world that your morals hang a little loose about you. (Lettre II, 17)

You see that I am entirely without reserve ; I declare my opinions with the same fredom you inform the world of yours, and I no more make a secret of my practice than of my opinions. (Lettre III, 17).

6Le caractère monotone du “practice” en question sert de transition entre le quatrième amant et le départ pour Londres (“There has hitherto been a sameness in my adventures,” Lettre X, 66). S’il restait le moindre doute sur le fait que le titre n’était qu’un leurre, il est dissipé à la dernière page : “Thus, brother, I have given you a faithful narrative of my adventures” (Lettre XXII, 163).

7Lorsque Sterne emploie ce mot dans les premiers volumes, c’est toujours avec une connotation sexuelle : que ce soit l’aventure de Rosinante et des muletiers yanguais (I.10, 18)7, celle de Trim et de Bridget (III.23, 244), ou encore de Phutatorius brûlé par la châtaigne tombée dans ses chausses (IV.28, 386) ou bien de façon plus abstraite, ‘this self-same vile pruriency for fresh adventures in all things” du lecteur (I.20, 66). La teneur du récit de Miss Sukey Shandy, annoncée bien sûr par son titre, n’a donc rien de surprenant. Le “faire” est toujours gagnant dans le jeu entre “say” et “do”, car si la narratrice singe le  “–––––Why, Madam,–––he was all that time afflicted with a Sciatica” de Sterne (I.4, 7) avec humour, elle ne capte pas la finesse de Tristram :

Alas! so fine a young man could easily have triumphed over my virtue, and deprived me of my innocence ; but at that juncture it was impossible for him to do so. I am aware that this exclamation gives you some surprize, and I think I see you ready to ask me why? Why, brother, not to detain you any longer, that was done before. (38)

8Le lecteur ne partage pas toujours l’enthousiasme de Sukey pour les répétitions :

Here it is probable you may be inquisitive to know whether these civil things were said or done. Why both, brother : you must know, a lover upon certain occasions, never says a civil thing without doing a civil thing ; and Mr Frankly at the time I am speaking of, said and did so many civil things, that I was quite inchanted with him, and, at parting, longed for a repetition of the same civilities. (46)

9Le texte détourne la notoriété de son modèle et joue sur la réputation d’obscénité de Tristram Shandy pour rapporter à son éditeur la même somme qu’un volume de Sterne (deux shillings). “God forgive me, for the Volumes of Ribaldry I’ve been the cause of,” écrit Sterne fin juin 1760 (Curtis 118). A la même période, le Grand Magazine commente : “Where the reverend romancer is ludicrous, they [the pamphleteers] are licentious : Where he is obscene, they are filthy.” (3 juin 1760, 311).

10Le deuxième texte à arborer le titre de Sterne lui est beaucoup plus fidèle, et en est même souvent un pastiche fort drôle. The Life and Opinions of Jeremiah Kunastrokius (5 juillet 1760) est publié chez le même éditeur que les Explanatory Remarks dont il ne reste que “enough to line seventeen Trunks, and five Bandboxes” :

… much Enquiry has ensued concerning the Identity of Jeremiah Kunastrokius, M.D. Some have vouched-safe to pronounce me a Non-Entity, and that there is not, nor ever was such a Person existing : … There are still others, who are of no small Weight in the Balance of literary Decisions, who positively insist, that Tristram Shandy, Gentleman, and Jeremiah Kunastrokius, Doctor of Physic, are one and the same Person. (iv-v).

11De fait, la Critical Review avait accusé l’auteur de Tristram Shandy d’avoir commis les Explanatory Remarks (9, avril 1760, 319). Quant à Sterne, il écrivait début mai à son ami Croft : “There is a shilling pamphlet wrote against Tristram. ––I wish They would write a hundred such” (Curtis 107). On sait que Kunastrokius apparaît au I.7 de Tristram Shandy, pour illustrer le hobby-horse :

Did not Dr. Kunastrokius, that great man, at his leisure hours, take the greatest delight imaginable in combing of asses tails, and plucking the dead hairs out with his teeth, though he had tweezers always in his pocket? (12)

12Ceci avait valu à Sterne quelques reproches de la part d’un docteur bien-pensant (voir Curtis, lettre 47), puisqu’il s’agit d’une allusion aux “ ‘very voluptuous’ foibles” de feu le docteur Mead (Curtis 91). S’il n’est jamais fait directement mention de cette particularité du personnage dans les écrits de Kunastrokius, celui-ci s’efforce de prouver son identité par l’étymologie (il fournit aussi un arbre généalogique qui remonte jusqu’à Adam, en passant par César, Alexandre le Grand, et Cyrus) ; après de nombreuses recherches infructueuses en hébreux, japonais, arabe, saxon, anglo-saxon, teuton et danois,

I at length bethought myself of the Latin ; but unluckily here the C is used instead of the K–––– only three Words in the whole Language begin with a K––! what a Chance then did poor Kunastrokius stand? I was not however so biggoted to the first Letter of my Name, as not to give it up, in Expectation of such Lights as might be thrown upon it with a C. (vii)

… The Chastity of my Pen will not permit me to write the real Word from Whence I think these first two Syllables are lineally descended. But as Cunabula is certainly a Branch of the same Family, I shall consider this as their Origin, which not only evinces the signification, but also the Antiquity and Nobility of my Name..... I wish I could find as honourable an Etymology for the latter Part of my Name, which I take to be nothing more than a little Corruption from our English Verb, “To stroke.” This being the Case, there is at least no Harm ––––– no double entendre –– in this Part, which, clapt to the other, makes a very sonorous noble Name, worthy of the great Heroes from whence the Kunastrokius’ have sprung. (ix).

13Le titre cette fois-ci n’est pas trompeur, et bien que le petit Jeremiah atteigne un âge un peu plus avancé que Tristram, le narrateur adulte conclut le volume par : “I have not yet said any thing that is really Part of my Life, or indeed my Opinions ––– (what can you expect from a Child of seven Years old?) ––––– but they are both in Embrio, and will be forth-coming in a very short Time” (156). On se souvient que Tristram ne naît que dans le volume III de Sterne, et que le dernier chapitre de la seconde livraison débute par “From this moment I am to be considered as heir-apparent to the Shandy family ––and it is from this point properly, that the story of my Life and my Opinions sets out” (IV.32, 400). L’auteur utilise de nombreux procédés présents dans Tristram Shandy et en suit la trame de près. Le premier chapitre relate la nuit de noces des parents ; l’on y voit, entre autres, le père faire usage de l’Argumentum Crackendum :

You may, therefore, be sure he was very much irritated at this Interruption of my Mother’s –– but he immediately made use of a very powerful Argument, which he had always ready upon these Occasions. I do not find any Rhetoricians, either antient or modern, have made Mention of this Argument ; therefore I hope I may be allowed to term it the Argumentum Crackendum. The most beautiful Tropes in this Argument are broken Cups, Saucers, Tea-Pots, Jars &c. &c. It never failed to perform what all the Reason in the World could not effect ; namely, convince my Mother she was in the wrong. (5)

14Contrairement à l’interruption fâcheuse du début de Tristram Shandy, c’est bien la parole du père qui est coupée ici. L’auteur réussit à concentrer les différents éléments du passage de Sterne de façon à en accentuer le caractère comique dans son propre récit ; au I.21, Tristram baptise Argumentum Fistulatorium le fait que Toby se mette à siffler Lillabullero lorsqu’il est “shocked or surprised” :

 As not one of our logical writers, nor any of the commentators upon them, that I remember, have thought proper to give a name to this particular species of arguments, ––I here take the liberty to do it myself, for two reasons. First, That, in order to prevent all confusion in disputes, it may stand as much distinguished for ever, from every other species of argument, ––––––as the Argumentum ad Verecundiam, ex Absurdo, ex Fortiori, or any other argument whatsoever : –––––And, secondly, That it may be said by my children’s children, when my head is laid to rest, ––––that their learned grand-father’s head had been busied to as much purpose once, as other people’s : ––That he had invented a name,---and generously thrown it into the Treasury of the Ars Logica, for one of the most unanswerable arguments in the whole science. (78)

15Mais la fin du raisonnement de Tristram (l’utilisation des Argumentum Tripodium et Argumentum ad Rem par la femme et l’homme respectivement) est incorporée au texte pastiche puisque Kunastrokius se sert de l’argument pour convaincre sa femme ; tel un gag, il revient à plusieurs reprises dans le texte.

16Le troisième tenant du titre (si l’on omet les faux pour lesquels il va de soi), n’a pas toujours la même verve. Dans The Life and Opinions of Bertram Montfichet, Esq. (12 mars 1761), il s’agit de surpasser Tristram Shandy :

I shall now without any more ado, enter upon the preliminaries of my Life and Opinions ; I say, preliminaries ; because Tristram Shandy, my precedent, had made it the fashion to specify the manner of his first experience in the egg . . . I shall even out-do him in one particular, which is giving an accurate account of the ways and means concerted by my father for getting me, before I was got. (29-30)

17Mais on ne peut renchérir de manière aussi systématique sans porter gravement atteinte à la lisibilité de l’ensemble (418 pages, soit environ le même nombre que pour les volumes III et IV de Sterne, mais cinquante-sept de plus que la première livraison de Tristram Shandy). La critique, peu amène envers ce type de texte, exprime son peu d’enthousiasme sans ambage :

When we consider this spurious bantling, we cannot but admire the painful exactness with which he apes his great original in every feature which he had capacity enough to imitate. The Greek motto, the size, and number of the volumes, the paper and the print, the breaks, transitions, and apostrophes, together with the petulance of stile, and incoherence of matter, are faithfully and humbly copied and observed. Here too we find a sort of humorist in the father, an uncle Dick for uncle Toby, a labour, a midwife, a nurse, and physicians ; and as the scenes described in Tristram Shandy are those that preceded or accompanied his birth, so Bertram Montfichet relates what happened previous to his conception. He hath also enriched his story with dashes and asterisks ; made a parade of learning, such as it is, and interlarded the whole with impurities, which for the sake of our delicate readers we will not repeat. … The performance before us is a dead letter without spirit… nor any other affinity with Tristram Shandy than the mechanical lines, warts, and deformities which we have specified above… than which we have not seen a more notorious composition of dulness, impertinence, and obscenity (Critical Review 11 [mai 1761] : 394-95).

18C’est surtout par les personnages et les événements que l’on tente de surclasser Tristram Shandy. Toby, l’oncle de Tristram, est doté d’une “most extream and unparallel’d modesty of nature” (I.21, 74). Dick, quant à lui, affecté d’une hernie du scrotum, est petit à petit convaincu par sa mère qu’il est du sexe féminin ; ce n’est qu’en voyant la bonne se déshabiller qu’il comprend sa méprise. Il devient alors, dans le deuxième volume, maître de cérémonie pour le grand repas qu’organise la famille Montfichet en l’honneur des médecins qui sont censés apporter les recettes nécessaires à l’engendrement d’un enfant mâle. Comme dans le “great dinner” du volume IV de Sterne où la question du nom de Tristram devait être résolue par les “so many commissaries, officials, advocates, proctors, registers, and . . . the most able of our school-divines, and others” (IV.23, 361), le père est le seul à être convaincu de la validité de la consultation, malgré l’arrivée rocambolesque et l’apparence grotesque des savants docteurs. Dick explique et justifie les mets extraordinaires servis pendant le repas à l’aide d’arguments tant philosophiques que scientifiques, ce qui tranche curieusement avec sa naïveté dans le premier volume. Il donne même une leçon de politique au premier ministre qui se trouve passer par là8. Les réponses des éminents et très ridicules docteurs n’apportent rien qui n’ait été dit par la sage-femme quelque trois cent cinquante pages plus tôt (“I believe, it is all as God please” [I,36] ; mais le narrateur fournit lui-même diverses méthodes à suivre dans une très longue note qui couvre les quatre cinquièmes de dix pages (208-17). Contrairement à ce qui se passe dans Tristram Shandy, une solution est trouvée au problème : le héros est conçu la nuit suivante. Comme dans la plupart des autres textes, l’auteur ne peut résister à la tentation d’expliciter.

19L’illégitimité du personnage central est l’exemple le plus répandu de cette propension : Jeremiah Kunastrokius père soupçonne celle de son fils en remarquant qu’il est “not straight”. Depuis la naissance de l’enfant, les parents se disputent pour savoir s’il deviendra évêque ou général ; la mère obtient pour son fils “the Promise of a Pair of Colours upon the first Vacancy, as soon as [he] should be of a proper Age” (87). Le récit continue alors sur un ton shandéen :

I have just now given a transient Hint, that my Mother’s great Attachment to Scarlet might have arose from some prior Intimacy with an Officer : I was in hopes then, that that Hint would have been sufficient, and there would have been no Occasion for illustrating it : But you see how one is led into divulging Secrets––Family Secrets. The truth of the Matter is this. There was a flying Report, some Time before my Mother’s Marriage, that she had––(it’s in vain to conceal it) made a Faux-Pas with a certain Officer of Rank in the Army. My Father, Doctor Kunastrokius, was not ignorant of this Report ; but he did not chuse to listen too much to it. Mrs Kunastrokius had three thousand Pounds when she married ; one of which was attributed to this (excuse the Tautology) Faux-Pas.

It is necessary also, I should let you into another small Secret ; that is, this same Officer of Rank was somewhat crooked ; Doctor Kunastrokius was straight : From hence the doctor had always drawn a very favourable Conclusion to himself, and look’d upon the Story as idle ; or that if there were any Foundation before Marriage, there could be no Room for Jealousy afterwards ; but unluckily I happened to cross the Room at the very Instant my Mother was acquainting my Father with the good News ; and he as unluckily espied that I was not straight ; Facts are stubborn Things ; and I must own it Jeremiah Kunastrokius the younger was not straight. (88-89)

20On se souvient que c’est en voyant son fils jouer à la toupie d’une manière curieuse que Walter Shandy déclare “My Tristram’s misfortunes began six months before ever he came into the world” (I.3, 4). Mais l’illégitimité n’est jamais que suggérée par Sterne, que ce soit par un nombre de mois de gestation manifestement erroné (I.5) ou encore par une réflexion de Yorick (dans la livraison suivante, [IV.30]). Quant au personnage de la mère, il est très peu développé. Miss Sukey Shandy au contraire informe complaisamment son frère qu’ils sont tous deux “descended from a father who has been initiated into the fraternity” (34) :

I shall begin, dear brother, by letting you into a secret concerning my birth, which will at the same time enable you to form a more just estimate of your own, than you can at present. Not to keep you any longer in suspence, we are sister and brother by the mother’s side only : our births, however, differ in one circumstance ; you were begot in the night, whereas I was begot between the hours of three and four in the afternoon : I am positive I was––nd my Father, who you must know was a Scotch parson, who passed through the county of –––––, I won’t be positive in what year of our Lord, attacked my mother by her weak side, which was a turn to enthusiasm, and succeeded so well that I was the fruit of their intercourse. It is unnecessary to inform you, that this happened while my reputed father, the natural philosopher, from whom you have the honour of being descended, was absent upon some business which detained him about a month ; however, it afterwards appeared from my well-turn’d limbs, and blooming complexion, that the Scot was as well skilled in one branch of the physical science, as any natural philosopher of them all ; and I really believe I, in that respect, have reason to congratulate my illegitimacy.  (3-4)

21Comme dans Monfichet, trop en dire revient à étouffer l’humour.

22La compatibilité des personnages avec ceux de Tristram Shandy est primordiale dans les textes qui prétendent en être une suite ou un parallèle. Ainsi, la narratrice de The Life and Opinions of Miss Sukey Shandy fait-elle appel aux souvenirs de son frère lorsqu’elle introduit un nouveau personnage :

There was at that time a young footman in our house, I don’t know whether you remember him ; but as it is possible you may not have an exact idea of his person, as you certainly did not see him with my eyes, I shall here give you a description of him.  (8)

23On devine sans peine le rôle du jeune homme, et ce n’est que la première des nombreuses descriptions qui seront infligées au lecteur. Par contre, la jeune bonne avec qui il trompera Sukey, si elle est elle aussi décrite, ne sera pas rappelée au bon souvenir de Tristram. La vraisemblance n’est à nouveau invoquée que pour la tante, protagoniste majeure de l’histoire de la destinée de Sukey, mais différente de celle créée par Sterne :

I shall now inform you what occasioned my being introduced into what is called the world. You must, doubtless, remember our aunt Dorothy Shandy, tho’ London was her place of residence, she sometimes, but very rarely, paid us a visit in the country.... She had not been long at our house, when she took notice of me as a girl of great spirit ; .... She therefore soon after took an occasion to propose to my parents to send me up to town with her, insinuating her expectation, that I would there shortly meet with an advantageous match... (67-68)

24La vraisemblance, comme les opinions, laisse très vite la place à l’intérêt principal du récit : le possessif “my” utilisé pour définir les parents montre bien que le frère illustre n’est invoqué que pour la publicité du livre.

25Dans le faux livre III écrit par John Carr (26 septembre 1760), le personnage de la tante est aussi plus développé : Dinah, dans les deux premiers volumes, n’est présente que comme l’un des rares sujets de discorde entre les frères Shandy ; elle choque la pudeur de Toby et fournit la matière à l’un des arguments favoris de Walter :

the females had no character at all,––except, indeed, my great aunt dinah, who, about sixty years ago, was married and got with child by the coachman, for which my father, according to his hypothesis of Christian names, would often say, She might thank her godfathers and godmothers. (1.21, 73)

26Le faussaire fait de cette ébauche de personnage une débauchée effrénée (“my aunt’s loss of chastity and constant progression in fornication,” [5]) qui meurt de dépit de n’être pas appelée au chevet de sa nièce “to speak without reserve her well-digested opinions concerning pregnant women” (76). Mais cette dernière “had all her life abhored the sight of a wh––”(4). Les hommes ont d’autres préoccupations :

But Dr. Slop, from his first hearing the news, thought very differently ; and talked much of stagnations, privations, and condensations. He was not silent concerning some strainers in the cerebellum, which were now in a state of inactivity from the inertia of the soul ; and after he had uttered more than it can be expected, I should repeat after him, or at least than I should repeat right after him ; my uncle Toby, who, as well as my father, was present, came into a proposal, he made of cutting up my aunt’s body ; by which the doctor was positive many wonderful discoveries might be made. This, you will say, was a wonderful thing for my uncle Toby to come into ; and, in truth, so it was. I have been at my wit’s end a thousand times with the conversation that follows in this chapter ; but never was able, for the blood of me, to find out what to make of it. My Father and uncle talk as though they were not my father and uncle.  (92-93)

27C’est là l’un des indices que donne Carr de son imposture. La réaction de Walter s’accorde en revanche avec ce que l’on est en droit d’attendre au vu des deux premiers volumes ; il n’acquiesce à la requête de Toby et de Slop que lorsqu’il apprend que Dinah est peut-être à nouveau enceinte, et il s’exprime alors en des termes fort proches du “–––– What is the character of a family to an hypothesis?…––––Nay, if you come to that ––what is the life of a family :” (I.21, 77)

––So much the better, said my father. So much the better! it is the first word I have heard of it. I am heartily glad to hear it! I am heartily glad to hear it. If she was with child at this age, my system is as strong as the castle of York! ––For the honour of the family, brother, said Toby, I wish the doctor may find it is not so.––A straw for the family! said my father. I tell thee I am heartily glad to hear it. Do, by all means, now I agree to it, do draw your knife, Dr. Slop, as soon as you please. Let it appear what foundation my hypothesis has. Draw your knife.––– (102-103)

28Ces paroles suffisent à faire ressusciter la vieille femme, qui disparaît alors de l’histoire. On ne la retrouve que dans l’index (dans lequel figurent les seuls noms de Shandy Dinah et Shandy Tristram ; toutes les références renvoient au volume VII, inexistant bien sûr). D’autres personnages font des apparitions bien plus courtes, et parfois bien moins justifiées : Simon ap Shandy est introduit au chapitre un et disparaît totalement après le long chapitre sept dans lequel son histoire est racontée, sans lien avec celle de Tristram semble-t-il. Une nurse est présente chez la plupart des auteurs lors de la naissance du héros, alors que Sterne lui préfère manifestement la sage-femme et son homologue masculin. Slop n’est pas le seul à être blessé lors de la  naissance de Tristram :

––––and the nurse has cut her arm, ––––(and I, my thumb, cried Dr. Slop)   and   the   child is  where it  was,  continued Susannah, ––––and the midwife has fallen backwards upon the edge of the fender, and bruised her hip as black as your hat. (III.13, 216)

29Mais la nurse n’est d’aucune conséquence. On ne sait d’ailleurs pas très bien s’il s’agit de “my mother’s nurse,” dont on apprend, au IV.15 qu’elle est borgne, ou d’une nourrice, responsable de la longueur du nez de l’enfant (“but that the length and goodness of the nose was owing simply to the softness and flacidity in the nurse’s breast,” selon la prétendue théorie d’Ambroise Parée [III.38, 227] et simple remplaçante de la mère (“the nurse or mother’s breast” [277]). Ce thème apparaît déjà dans A Supplement, où Tristram est porté sur le dos de la jeune fille qui s’occupe de lui :

––– and thus were the tender cartilages of my infantine nose compressed to such a degree, that,––– if I had not been endued with a great deal of natural assurance,––––I should have been ashamed ever to shew it in good company.  (28)

30Dans le faux volume IX, la nourrice (“My old nurse, Mrs Bell,” 58) n’est qu’un prétexte pour développer le thème rebattu du médecin qui achève son patient mais est d’autant plus convaincu de l’efficacité de son remède. Chez Carr, elle est simplement évoquée, de manière non moins conventionnelle :

Bless your dear soul! cries my old nurse when she reads this chapter, you were the sweetest little dear that ever woman bore, the man was happy that begot you, and the bed was blest you were begotten in. ––Yes, good mother, that is all very true ; but I must go on with my history. (3-4)

31Obadiah par contre est un personnage à part entière : amoureux éconduit par la faute de ses cheveux roux, il devient fou. Comme l’épisode de Yorick au début du livre I, celui-ci pourrait presque être indépendant ; mais chez Sterne, Yorick joue un rôle primordial, et le récit de sa mort pose les caractéristiques du personnage qui seront exploitées par la suite. Dans le faux volume au contraire, le passage est limité à lui-même. Plus réussi est le Counsellor Briton, grâce à la manière désinvolte et cocasse du narrateur :

For it was the custom of Counsellor Briton. . . . to make a present to any one in his neighborhood, on the first notice of his having begotten a child .... –– ––But I feel some strong forbodings that we shall have occasion by and by to be better acquainted with Counsellor Briton. –– ––Down there, Counsellor, if you please, in that chair, for your picture!  <180-181>

32Suit un chapitre que l’on peut résumer par sa dernière phrase : “Such is his body, and such its environs” (184), puis un autre dans lequel le narrateur explique que le sujet favori du Counsellor est “the propagation of mankind,” thème shandéen par excellence ; l’épisode est clos par le simple renvoi du personnage : “This is as much of him as we shall want” (188). Hormis quelques trouvailles de cet ordre, les faux personnages shandéens ne sont guère que de médiocres contrefaçons. Souvent même, leur dénomination n’est pas respectée : Trim est appelé “James”, ou “my lad” (A Supplement) par Toby, alors qu’on trouve presque toujours chez Sterne “corporal”, ou simplement “Trim” ; Carr emploie “Madam Dinah”, ou “his brother Tobias”. Des erreurs sont même commises : Toby n’a pas de bonne (Carr 13) puisque c’est Trim qui en fait office, et Walter n’est jamais allé à l’université contrairement à ce qui est affirmé dans A Supplement (48) ; le narrateur est en contradiction flagrante avec Sterne quelques pages plus loin lorsqu’il fait utiliser à Walter les termes de la rhétorique (“Baroco”, “Baralipton”, [53]) dont Sterne dit qu’il ne les connaissait pas (“that a man who knew not so much as the names of his tools, should be able to work after that fashion with ’em” [I.19, 60].

33C’est peut-être ce type de signes qui permettait au critique de suggérer qu’il s’agissait d’un faux. On trouve dans le numéro de la Critical Review qui recense le faux volume III :

Tristram Shandy is at length born ; but so unequal to the hopes conceived of him in the womb, that we apprehend the public will cry out upon him as an abortion, or perhaps a spurious brat, palmed upon the fond parent for his own legitimate offspring. To speak without a figure, we never perused a more stupid, unmeaning, and senseless performance than the third volume of Tristram Shandy, which the author would impudently pass for the supplement to a production, as celebrated for its wit as this certainly will be for its dulness” (10 septembre 1760, 237-238).

34Pourtant, le Public Advertiser du 26 septembre qui annonçait le faux (en dernière page, “This day . . . . The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman / Volume III. Printed for J. Scott, at the Black Swan in Pater-Noster row.”) publiait aussi, en première page (en haut à droite) : “The Public is desired to take Notice,/ that the third and fourth / Volumes of tristram shandy, by the Author of / the two first volumes, will be published / about Christmas next.” Dodsley en profite pour rappeler qu’il vend aussi les deux premiers volumes ainsi que les sermons. C’est peut-être ce qui explique que Sterne publie une mise au point à York mais non à Londres9  :

tristram shandy. Whereas several Advertisements have lately appeared in the London and other Papers, intimating that the third Volume of tristram shandy was published and printed for J. Scott, at the Black Swan in Pater-noster-Row : the Publick are desired to take Notice, That such [a] Volume is intirely unknown, in every Respect, to the Author of the two first ; and that the third and fourth Volumes, written and published by the Author of the two former Volumes, will come out about Christmas next, printed only for R. and J. Dodsley, in Pall-Mall, London, and J. Hinxman, in Stonegate, York.” (York Courant, 7 octobre 1760, 1)

35Il ne semble rien exister de tel pour le faux volume IX (paru en février 1760)10. Sterne était en Italie et la vogue pour les choses shandéennes était passée ; elle repartirait de plus belle avec le sentimentalisme à partir de 1768. Lorsque Sterne signait tous les exemplaires du volume V, la Critical Review commentait :

Mr. S––––might have saved himself the trouble of signing his name to each volume of this performance ;... as it would be impossible for any reader, even of the least discernment not to see in the perusal of half a page, that these volumes can be the production of no other than the original author of Tristram Shandy. (13, janvier 1762, 66).

36Cette fois-ci par contre :

We learn from the news-papers, that this is not the production of the Rev. Mr. S–––– : however, we may venture to assert, that the author has deprived that gentleman of the epithet inimitable . . . . When we are reading his work, his meaning is so slippery that we cannot even analyse its contents : here we have him, there we have him, and we have him no where. We must, however, do justice to the volume before us, and own that we perceive some meaning in it ; however unable we are to express it. Dr. Querpo and Mr. Bump, the apothecary, are very humourously described ; but the story of the physician who might take his place [in Heaven] wherever he pleased, because he was of no established church, is so very trite that we think it unworthy even of Tristram ; . . .” (21, février 1766, 141)

37Sterne ne serait plus inimitable ! C’est peut-être là la pire injure qu’on puisse lui faire. Il existe des similitudes frappantes entre les deux volumes IX. Dans le faux, Toby renonce aux fortifications pour la veuve Wadman et cède ses possessions militaires à Trim. Mais cela dure peu :

My uncle Toby, for some time, had preserved a profound silence with regard to fortification.––––Mr. Martin’s unfortunate reflection upon gun-powder, stirred up the unextinguished embers of his favourite passion, and convinced him that nature was not to be put by (113).... The walls of Jericho, quoth my uncle, were certainly blown up by gun-powder.––––It is absurd to suppose that they were thrown down by the sound of trumpets. They were at least thirty feet thick, and take my word for it, Trim, the mining work must have gone on very slowly. I think, replied Trim, that there must have been some error in the translation. I verily believe so, answered my uncle, and the Hebrew word ought to have been rendered gun-powder, and not trumpet . (115)

38Est-ce une simple coïncidence si, dans le volume de Sterne, Toby, désemparé face à la veuve Wadman, ouvre la Bible,

and popping, dear soul! upon a passage in it, of all others the most interesting to him––which was the siege of Jericho––he set himself to read it over––leaving his proposal of marriage, as he had done his declaration of love, to work with her after its own way. (IX.19, 789)

39D’autres correspondances se produisent ; le faux Tristram avoue avoir volé les chapitres dix-sept, dix-huit et dix-neuf au docteur Querpo (39), et ce sont précisément les chapitres dix-huit et dix-neuf qui sont vides puis déplacés chez Sterne. C’est dans le volume IV qu’il manque un chapitre (et dix pages) ; or il en manque aussi un dans le faux volume III (on passe du chapitre XXVII au XXIX, [201]) bien que Carr n’offre aucun commentaire à ce sujet, contrairement à Sterne (IV.25). N’est-ce là qu’une simple erreur d’imprimeur, à laquelle Sterne ferait allusion en reprenant l’idée à son compte ? La pagination est sans interruption, mais Carr n’est pas plus loquace lorsqu’il accompagne son texte de deux portées musicales pour indiquer au lecteur qu’il a “something else to do, something else to do,” plutôt que de raconter tout de suite l’histoire de Simon ap Shandy (6). C’est le contraire qui se produit quand le héros de The Life and Opinions of Jeremiah Kunastrokius naît un mois trop tôt :

Besides, it is a very great Hardship upon me, who, in the first Place have lost the Fine Opportunity of Injection, and am likely to be popped into the World without any Kind of Preparation ; when I had laid the Plan not to be born till, at soonest, the Beginning of the second Volume. The Reader must compassionate my Misfortunes, and out of his great Benevolence at least imagine, that between this and the next Chapter, I have penned the Substance of twelve distinct Chapters ; they certainly should have been wrote, if I had had Time ––– but what can a Man do when he is so unexpectedly hurried? (64-65)

40Mais c’est sans doute la fin du volume de Sterne qui se rapproche le plus du faux, dans lequel on trouve :

This being a dull Sunday evening, my uncle was entertaining the widow in a corner of the room with an account of the battle of Malplaquet, while my father and mother were set close by the fire, talking over some stories of no consequence to any body but themselves.

My dear Mr. Sandy, says my mother, laying her hand upon my father’s right knee, how do you find yourself  this evening? I think I never saw you look better in my life. Pray is it on the first or second Sunday of the month that I give widow Boss a shilling? It is on the first, replied my father, and by the same token, I must go and wind up the clock. Then go, jewel, and do not be long about it.––––Crick, crick, cr,r,r,r,rick.–––– Pray sister, says my uncle Toby, were not my first regimentals faced with yellow? My dear jewel, let me unbutton your  stock,  answered  Mrs. Shandy. ––––Crick, rick, cr,r,r,r,rick. ––––Pray sister, were not my first regimentals faced with yellow? “Come lovey.”––––Sure my sister is talking in her sleep. Sister, sister, were not my first regimentals faced with yellow? I know nothing about the matter, answered my mother peevishly.––This crick, crick, disturbed the widow’s fancy full as much as my mother’s, but my foolish uncle knew nothing about the matter, and it was not yet time to let him into the secret.

In a few minutes my father returned, and my good mother led him gently by the hand up into the yellow room––The subject of their conversation your worhips will find in the next chapter. (136-138)

41Le chapitre en question se compose de deux lignes et demie d’astérisques, suivies de “Exeunt Omnes.”, ce qui donne trois lignes compactes. Les principaux motifs shandéens sont là : c’est d’ailleurs un des arguments qu’utilise Booth pour montrer que Tristram Shandy est bien achevé avec le volume IX11. Peut-être le faussaire a-t-il simplement particulièrement bien compris la logique de Sterne et se l’est-il appropriée ? Il est tentant de dire que ce dernier fait mieux ; le personnage de la mère garde son peu d’initiative, contrairement à celle du volume apocryphe :

Amen : said my mother again––––but with such a sighing cadence of personal pity at the end of it, as discomfited every fibre about my father––he instantly took out his almanack ; but before he could untie it, Yorick’s congregation coming out of church, became a full answer to one half of his business with it––and my mother telling him it was sacrament day––left him as little in doubt, as to the other part––He put his almanack into his pocket.

The first Lord of the Treasury thinking of ways and means, could not have returned home, with a more embarrassed look. (IX.11, 760)

42Le thème de la génération est omniprésent dans les deux volumes IX, mais chez Sterne il culmine dans le “Cock and Bull” de la fin. Le faussaire n’a pas la même audace et achève son volume de manière beaucoup plus conventionnelle avec la mort de Trim. Il utilise pourtant avec adresse plusieurs trucs shandéens qui ont pu tromper certains lecteurs : ces derniers doivent retourner quelque trente pages en arrière et relire le chapitre trois (35). L’un des personnages est introduit de manière à rappeler le “Shut the door” entouré de très longs tirets du I.4 de Sterne : “Walk in, Mr. Martin––––––––––” (38). Bien sûr, d’autres imitateurs ont fait de même, avec autant d’habileté ; on trouve notamment dans le faux volume III :

I wonder whether there is such a principle in man as malevolence, genuine, spontaneous, pure malevolence. For, though I cannot for my life, but be pleased with the thought [I] have this minute ; it is by no means a proof of it. What I am laughing at is this : my readers complained of my digressions ; said my wanderings were intolerable, and my ways dark and intricate. Now, as I knew that what they decried so vehemently, was what alone gave them pleasure ; (for alas! I am nothing at close fighting!) I soon discovered a very easy way to be revenged on them for their ingratitude. I have kept creeping on in a straight, beaten, dusty, barren track, so long of late in my story ; that if no body be tired of it, I declare I am astonished. For my own part, a little refreshment must be had for me . . . (126-27)

43L’auteur de Kunastrokius est de loin le plus astucieux ; il a bien entendu la position plus confortable de l’imitateur et non du continuateur mais déploie une ingéniosité inégalée à pasticher Sterne. Le père décide enfin d’un nom pour son fils :

I have it, my son shall be named Jeremiah,  and he shall be sanctified before he is born. (My father was not a Protestant) (40)

44Ce thème est conjugué dans le texte entier et toutes les religions sont passées en revue ; dans les Explanatory Remarks, le Mémoire présenté à Messieurs les Docteurs de Sorbonne (I.20, 67-69) était traduit, ici, il est imité par un “Rapport concernant la Virginité” (128-129). Contrairement aux autres épigones de Sterne, le créateur de Kunastrokius ne mentionne pas la pendule. Miss Sukey s’en sert pour un simple parallèle (“The young spark .  .  . led me to ––––, not to a clock, brother ... He led me to  a c––ch,” 57). Dans A Supplement par contre, elle joue un rôle plus central :

–––the old woman dextrously took me by the head, and was going to bring me into this strange unaccountable world, when unluckily, the clock, which I have already mentioned, was wound up by one of the servants.  .  .  .

My mother, hearing the clock wound up, gave a sudden start, and cry’d out, Once more, my dear. –––The old woman was just performing her office, but this loco-motive trick of my mother had such an effect, that my whole system was discomposed  .  .  .  .  . (13)

45“Rien n’était plus facile à imiter que les nouveautés, désinvoltes jusqu’à l’insolence, de fond et de forme de Tristram Shandy –– mais rien n’était  plus difficile que de donner à ces imitations la qualité littéraire de l’original,” écrit Fluchère12. La pire violence qui puisse être faite à Tristram Shandy est la lourdeur, et ce sont souvent les pages compactes qui dénoncent l’imposteur13. Kenrick, dans la première critique de Sterne déjà citée, estimait que remplacer les aventures par les opinions permettrait à l’auteur de ne jamais être à court de matériau pour son récit ; certes, il est aisé de jouer à se perdre dans les méandres du bavardage, mais rares sont ceux qui, comme Kunastrokius, parviennent à pasticher Sterne avec adresse et humour sur un nombre de pages conséquent. Si le titre de Sterne fut usurpé, il semble bien que celui-ci ait rendu la pareille en s’appropriant à son tour certaines des trouvailles de ses épigones, ce qui s’accorde avec le traitement qu’il fait subir à bien d’autres auteurs. Quant aux faussaires, ils ne trompent que ceux qui refusent de voir les indices qu’ils laissent. On a vu l’un de ceux semés par Carr ; il en laisse au moins un autre en fin de texte (“Rise not up, ah! rise not up to rival me!–––or expect to be written down again by Tristram Shandy, Gentleman.” [224]), que l’on retrouve sous une forme à peine différente dans le faux volume IX (“––Nobody knows me, and I know nobody,” [143]), difficilement applicable à Sterne lui-même. Tout compte fait, qui fait violence à qui ?

Notes de bas de page numériques

1 Ils l’ont donc été à York fin décembre 1759, chez Ann Ward. Les autres volumes ont été publiés comme suit : III et IV, Dodsley, 29 janvier 1761 ; V et VI, Becket & DeHondt, 22 décembre 1761 ; VII et VIII, Becket & DeHondt, 23 janvier 1765 ; IX, Becket & DeHondt, 29 janvier 1767. Voir Kenneth Monkman, “Bibliographical Descriptions,” The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman. Gainesville : UP of Florida, 1978. 2/ 907-38 (Appendix 5), ainsi que “The Bibliography of the Early Editions of Tristram Shandy,” The Library 25 (1970) : &&-39.
2 C’est le seul de ces textes à être réédité, mais il semble que la quatrième édition n’en soit en fait que la troisième. 2e éd. : 14 mai, 3e éd. : ?, 4e éd. ; 20 juin 1760. Pour plus de détails sur les textes simplement mentionnés ici, voir mon article “The First Reactions to Tristram Shandy in the Oates Collection,” The Shandean 1 (1989) : 27-52
3 J.C.T. Oates signale même “a painting of a race-horse named Tristram Shandy by George Stubbs” en 1762. Shandyism and Sentiment, 1760-1800. Cambridge : Cambridge Bibliographical Society, 1968. 10.
4 “Anonymous. By John Carr. Purporting to be volume III of the work by Sterne.” ESTC.
5 Stevens est aussi l’éditeur de Yorick’s Meditations (16 juillet 1760).
6 “Sewn together with an uncut copy of the third edition of the second volume of Tristram Shandy, which is in my possession, is a copy of this ‘shilling pamphlet’. Since the volume bears its original wrappers, it appears that Dodsley thought well enough of the pamphlet to purchase a few copies to sell with Sterne’s novel.” Letters. Ed. Louis P. Curtis, Oxford : Clarendon, 1935, 107-8, n6.
7 Dans les références à The Life and Opinions of Tristram Shandy, I.10 indique qu’il s’agit du dixième chapitre du premier volume, et le nombre suivant donne la page dans l’édition de New (UP of Florida, voir bibliographie) ici 18.
8 Ce passage a même été utilisé comme argument publicitaire, à la date il est vrai fort suspecte du 1er avril (1760) : “Applicable to the present General Election, and proper to be read by all Candidates and Electors, is a Scheme, with other interesting Particulars, in the Second Volume of this work, to make Bribery and Corruption impracticable.” (London Chronicle).
9 Cash s’en étonne ; mais il présente A Supplement to the Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman comme la suite de ce faux volume III, et affirme que la Critical Review “accepted this third volume as genuine.” Laurence Sterne : The Later Years. London : Methuen, 1986. 87.
10 Cash signale un faux volume X chez le mêmes éditeurs (Durham et Caslon) “which named as its author ‘Hatspen Barnvelt’ … no more than a reissue of the false Volume IX with the first fifteen pages rewritten. Nevertheless Sterne set about signing the copies of the genuine Volume IX.” (Later Years 264).
11 Wayne C. Booth, “Did Sterne Complete Tristram Shandy?” MP 47 (1951) : 172-83.
12 Henri Fluchère, Laurence Sterne : de l’homme à l’oeuvre. Biographie critique et essai d’interprétation de Tristram Shandy. Paris : NRF, 1961. p. 89.
13 A ce sujet, voir, entre autres, “Tristram Shandy ou le plaisir du tiret.’ EA 41 (1988) : 143-154.

Bibliographie

[“Sterneiana”  signifie que les textes sont disponibles en facsimilé, édités par Garland (1973-75) dans la collection Sterneiana (22 volumes)]

Sterne, Laurence, The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman, 1759-67 Ed. Melvyn New with Richard A. Davies and W.G. Day : vol. 3 (1-572) Gainesville : UP of Florida, 1978-83.

The Clockmakers Outcry Against the Author of the Life and Opinions of TRISTRAM SHANDY...    London : Printed for J. Burd, 1760, 44 p. Sterneina 3.

Explanatory Remarks Upon the Life and Opinions of TRISTRAM SHANDY, Wherein the Morals and Politics of the Piece are clearly laid open, by Jeremiah Kunastrokius, M.D. London : Printed for E. Cabe, 1760. 59 pp.   Sterneiana, 3, 5 (par erreur sans doute, car il s’agit du même texte dans les deux volumes).

The Life and Opinions of Bertram Montfichet, Esq ; Written by Himself. London : Printed for C.G. Seyffert, [1761]. 2 vols : iv+184, 230 p.    Sterneiana 6, 7.

The Life and Opinions of Jeremiah Kunastrokius, Doctor of Physics, &c. &c. &c. London : Printed for E. Cabe, 1760. xii + 156 pp. Sterneiana 3.

The Life and Opinions of Miss Sukey Shandy, of Bow-Street, Gentlewoman, In a series of Letters To her Dear Brother, Tristram Shandy, Gentleman London : printed for R. Stevens, 1760, 163 p. Sterneina 2.

The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman. Volume IX. London : Printed for T. Durham… and T. Caslon…, 1766. ii + 144 pp. Sterneiana 1.

A Supplement to The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gent. Serving to elucidate that Work. By the Author of Yorick’s Meditations. London : Printed for the Author, 1760. 84 pp. Sterneiana 4.

Yorick’s Meditations upon Various Interesting and Important Subjects… London : Printed for R. Stevens, 1760. 110 pp. Sterneiana 4.

Pour citer cet article

Anne Bandry, « Tristram Shandy et les fausses Life and Opinions  : violences faites à un titre », paru dans Cycnos, Volume 6, mis en ligne le 05 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1134.


Auteurs

Anne Bandry

Université de Haute Alsace Mulhouse