Cycnos | Volume 24 n°1 Vladimir Nabokov, Annotating vs Interpreting Nabokov- |  Lectures publiques 

Jeff Edmunds  : 

Vladimir Nabokov à l'âge d'Internet

Abstract

The Internet and the World Wide Web have had a profound impact on virtually all aspects of modern life. Scholarly discourse is not exempt from their effects. Twenty years ago, communication between academics was largely effected through the medium of scholarly journals, conferences, and personal correspondence. As a result, the exchange of information was slow and almost completely invisible to the general public. Now, thanks to the Internet and the World Wide Web, communication between scholars widely separated in space can take place almost instantaneously. Research, in the form of text, images, and audio-visual presentations in digital format, can be exchanged quickly. Thanks to the transparency of the World Wide Web, interested amateurs can participate in the exchange of information from outside the halls of academia.

NABOKV-L, the Electronic Nabokov Discussion Forum, was founded in 1993 by D. Barton Johnson. In the thirteen years of its existence, the list has provided a forum for Nabokov enthusiasts from all over the world. ZEMBLA, a Web site devoted to Nabokov's life and works, was founded in 1995. Both NABOKV-L and ZEMBLA have had a profound impact on Nabokov studies, allowing the rapid, collegial, sometimes contentious exchange of information by specialists, students, and non-academic readers of Nabokov.

Jeff Edmunds will discuss how he, a non-academic, discovered Nabokov's works, how NABOKV-L introduced him to the world of Nabokov studies, and how ZEMBLA, the Web site he created and now oversees, grew from an idea in 1994 into a Web site visited by tens of thousands of Nabokov enthusiasts every year.

Plan

Texte intégral

1Avant de commencer, je dois vous faire un aveu : (et ceci malgré la présentation flatteuse que Maurice Couturier vient de faire de moi) : je suis, en quelque sorte, un imposteur.

2À la différence de Brian Boyd, dont vous allez entendre la communication dans quelques minutes, je ne suis pas spécialiste de Nabokov au sens universitaire du terme. Je ne suis pas professeur, ni maître de conférences, ni enseignant d'aucune sorte. Je n'ai jamais fait de thèse sur Vladimir Nabokov. Il faut donc que je vous explique pourquoi, malgré mon absence de qualifications professionnelles, je me trouve ici devant vous aujourd’hui.

3Les raisons sont de trois ordres.

4La première, c'est bien sûr Vladimir Nabokov, un des plus grands écrivains du 20ème siècle, auteur de Lolita ainsi que d'une vingtaine d'autres livres, poète, dramaturge, essayiste, traducteur, homme de lettres par excellence. Sans Nabokov, il n'y aurait pas de spécialistes de son œuvre, pas de colloques pour répondre à cette œuvre magistrale.

5La deuxième, c'est Internet. Sans la communication que rend possible Internet, je n'aurais jamais fais la connaissance de la plupart des gens qui participent à ce colloque, je ne serais jamais entré en contact avec le milieu universitaire de manière aussi gratifiante et enrichissante.

6La troisième raison qui explique ma présence ici, c'est la langue française, une langue que Nabokov parlait depuis sa petite enfance et qu'il adorait. Je n’aurais sans doute jamais fait des études de français sans l'influence de Nabokov, qui m'a poussé à découvrir la langue et la littérature françaises.

7Je vais donc commencer par expliquer comment je suis venu à l'œuvre de Nabokov et comment la langue française a contribué à cette découverte. Ensuite, après avoir montré comment la recherche sur Nabokov s'effectuait avant l'âge d'Internet, je dresserai l’inventaire de tout ce que ce nouveau média a apporté à notre manière d’étudier un auteur aussi important que lui. J’évoquerai plus particulièrement le site ZEMBLA consacré aux œuvres et à la vie de Vladimir Nabokov, et dont il a été question pour la première fois ici même à Nice, lors du deuxième colloque sur Nabokov, il y a onze ans maintenant.

8Il est probable que beaucoup de lecteurs, en France comme ailleurs, ont découvert Nabokov grâce à Lolita, qui reste et restera sans doute son livre le plus célèbre. Dans mon cas, pourtant, ce n'est pas la petite fille, mais le hasard, encouragé peut-être par l'auteur lui-même, qui m'a mené à l'œuvre de Nabokov. Je m'explique.

9C'était un jour d'été, 1977. J'avais treize ans. Tandis que je cherchais quelque chose à lire sur les étagères dans le salon de notre maison, je suis tombé sur un exemplaire de Bend Sinister (Brisure à Senestre) par un certain Vladimir Nabokov, nom inconnu et imprononçable.

10J'ai lu, ou bien j'ai essayé de lire, la préface. Frappé par le ton élevé du texte et par la manifeste complexité du récit, j'ai commencé à lire le roman péniblement, à tâtons, et bien sûr sans grand succès. Tout dans ce livre à la couverture attirante, le vocabulaire abstrus, les jeux de mots en trois langues, la multiplicité des perspectives narratives, a dépassé mon entendement d’adolescent.

11Huit ans plus tard, en 1985, pendant mon dernier semestre comme étudiant en art à l'université de Penn State, le hasard voulut que je passe quelques mois en France. Pendant un bref séjour ici même à Nice, je suis tombé à la FNAC sur un exemplaire d'Invitation au supplice de Vladimir Nabokov, encore ce nom étrange, mais étrangement familier. Le livre m'était largement incompréhensible, puisque même après un séjour de six mois en France, je savais très mal lire le français. Mais la découverte providentielle de ce livre m'a poussé à commencer une lecture des œuvres de Nabokov en anglais dès que je suis retourné aux Etats-Unis et m'a incité ensuite à faire une étude plus approfondie de la langue française.

12C’est donc grâce à Nabokov que je m'adresse à vous en français aujourd'hui.

13Avant de parler de Nabokov à l'âge d'Internet, disons quelques mots sur la façon dont on étudiait Nabokov avant le courriel, avant les listes électroniques, avant l'omniprésent World Wide Web.

14Le succès de scandale que rencontra Lolita à la fin des années cinquante provoqua un vif intérêt pour Nabokov en France comme partout dans le monde. Cet intérêt demeurait la plupart du temps assez superficiel, cependant, surtout chez le grand public. Les universitaires se mirent à écrire des monographies et des articles de plus en plus nombreux, aux Etats-Unis notamment.

15Quand Nabokov mourut, le 2 juillet 1977, aucune monographie consacrée à Nabokov n'avait encore été publiée en France, à part L'affaire Lolita, petit ouvrage édité par Olympia Press vingt ans auparavant, pour assurer la défense du roman qui venait d’être interdit par le Ministre de l’Intérieur. Les quinze années entre 1978 et 1993 virent la parution en France de quatre monographies, deux d'entre elles par Maurice Couturier, la troisième une traduction de l’ouvrage quelque peu suspect d’Andrew Field, Nabokov: His Life in Part (V. Nabokov: toute une vie ou presque, 1982), et la quatrième une traduction du premier volume de la merveilleuse biographie écrite par Brian Boyd.

16Dans le monde anglophone, la liste des titres est évidemment beaucoup plus longue, toutefois la grande majorité de ces ouvrages n'étaient pas destinée au grand public mais aux spécialistes les professeurs et les chercheurs anglophones. Aux Etats-Unis, le pays adoptif de Vladimir Nabokov, Stephen Jan Parker, ancien étudiant de Nabokov à Cornell University, publia en 1978 le premier numéro de The Vladimir Nabokov Newsletter, une revue qui deviendra plus tard The Nabokovian. La Société Vladimir Nabokov fut fondée aux Etats-Unis en décembre 1978, un an et demi après la mort de l’auteur et réunit à peu près 265 membres, individus ou institutions.

17Avant Internet, disons avant les années quatre-vingt-dix, la communication entre les spécialistes de Nabokov s'effectuait comme dans d’autres domaines par quatre canaux : par le biais des monographies, assez rares à l'époque comme on l’a vu ; ensuite à travers les revues universitaires plus ou moins spécialisées : en France, Etudes Anglaises, La Revue Française d’Etudes Américaines, La Revue des études slaves et quelques autres ; aux Etats-Unis, le Nabokovian ou le Slavic and East European Journal ; ou encore à travers la correspondance personnelle entre spécialistes ; enfin, au moyen de colloques comme celui-ci, dont les actes sont généralement publiés.

18Il va sans dire que toutes ces voies, si efficaces soient-elles pour échanger des informations entre spécialistes, n'étaient pas ouvertes au grand public. Les discussions se déroulaient pour l’essentiel au sein de l’institution universitaire.

19On notera au passage qu'en Russie, pays d'origine de Nabokov, la situation était bien plus dramatique, surtout avant la perestroïka et avant Internet. Cet émigré célèbre, qui affichait un profond mépris pour le communisme, était jusqu'en 1986 un auteur proscrit en Union Soviétique. La lecture et l'étude de ses œuvres étaient donc pratiquement interdites, et les amateurs de Nabokov dans son pays natal ne disposaient d’aucun moyen pour participer aux débats tournant autour de ses livres, même s’ils étaient infiniment mieux placés que d’autres pour comprendre et apprécier le contexte de son œuvre. Jusque dans les années quatre-vingt, beaucoup de Russes se mirent à lire Nabokov en cachette, mais on n’étudiait toujours pas ses œuvres dans les universités soviétiques et il n'existait pas de revues qui lui soient consacrées.

20Certes, il est regrettable que les débats portant sur Nabokov se tiennent à l’écart du grand public, d'autant que le plus grand nombre des lecteurs de Nabokov n'appartient pas au milieu universitaire. En Allemagne, par exemple, le plus éminent spécialiste de Nabokov, Dieter E. Zimmer, est journaliste depuis plus de quarante ans à Die Zeit, le grand journal hambourgeois et a traduit la majorité des œuvres de Nabokov en allemand. De nombreux admirateurs de l'œuvre de Nabokov, aux Etats-Unis, en France, et ailleurs, sont eux-mêmes des écrivains de renom et non des universitaires. Je pense à l'écrivain John Updike aux Etats-Unis, à Philippe Sollers ou Erik Orséna en France. En Russie, un des plus éminents traducteurs de ses textes est physicien, d'autres amateurs sont des avocats ou des biologistes. Tous ces lecteurs se trouvaient en dehors du cénacle universitaire ; ils étaient donc largement exclus des discussions sur Nabokov.

21Internet a changé tout cela.

22En 1993, Don Barton Johnson de l'Université de Santa Barbara en Californie, qui se trouve aujourd'hui parmi nous, a fondé une liste électronique intitulée NABOKV-L (ça s'épelle comme le nom de l'auteur sans le deuxième « o »). Désormais, tout lecteur de Nabokov ayant accès au courrier électronique peut s'inscrire et communiquer avec d'autres lecteurs partout dans le monde. Trois ans seulement après sa fondation, il y avait plus de 350 personnes inscrites à la liste. Aujourd'hui, le total atteint presque 600. Beaucoup des personnes inscrites ne sont pas des universitaires ; et même parmi les universitaires, il n'y a pas que des spécialistes de littérature : il y a des biologistes, des physiciens, des avocats, des musiciens. Pendant les treize années de son existence, plus de douze milles messages sont passés sur la liste, soit mille par an, à peu près. L'anglais est la langue principale de la liste, mais il y a aussi des messages en français, en russe, en allemand, en italien, voire en des langues plus exotiques. Les messages, tantôt banals, tantôt passionnants et même polémiques viennent de partout dans le monde : du Japon, de Tahiti, des Etats-Unis, de France, d'Allemagne, de Russie.

23Oui, même de Russie : grâce à la liste, les lecteurs russes peuvent enfin participer pleinement aux débats autour des œuvres de Nabokov. Depuis la perestroïka et l'arrivée d'Internet, Nabokov est devenu un classique en Russie, comme en témoigne la participation au présent colloque de Tatyana Ponomareva, directrice du Musée Nabokov à Saint-Pétersbourg, et d'Andreï Babikov, avocat et étudiant en littérature, originaire de Moscou.

24Depuis 1993 la liste a été le théâtre virtuel de quelques grandes controverses concernant Nabokov : qui a écrit le texte du roman Feu pâle ? Est-ce Charles Kinbote, le narrateur du roman, ou bien le poète John Shade, auteur du poème du même titre ? En ce qui concerne la traduction en anglais du chef-d'œuvre russe Eugène Onégine de Pouchkine, Nabokov avait-il raison lorsqu’il disait qu'une traduction littéralement fidèle et rimée était impossible ? Nabokov était-il misogyne, homophobe ? Parfois les commentaires ou les questions qui risquent de nuire à la mémoire de Nabokov provoquent l'intervention de Dmitri Nabokov, fils unique de l'auteur, abonné lui aussi à la liste. Désormais l'interprétation, ou si vous préférez, l'annotation des œuvres de Nabokov s'effectue dans un espace virtuel où le sobre monologue universitaire traditionnel a cédé la place à des dialogues rapides et parfois passionnés entre spécialistes et non-spécialistes.

25La création de NABOKV-L a donc permis, pour la première fois, à tout lecteur s'intéressant à Nabokov de participer aux débats sur ses œuvres. Les portes de la tour d'ivoire universitaire sont maintenant ouvertes. La diversité des commentaires échangés par des lecteurs de tous ordres universitaires ou non – améliore notre connaissance de l’œuvre et accroît la réputation de Nabokov.

26Après le courrier électronique et les listes de discussion est venu le Web, et avec le Web la possibilité de créer un site consacré a Nabokov. C'est grâce à la liste NABOKV-L que j'ai pu entrer en contact avec quelques-uns des plus éminents spécialistes de Nabokov du monde, parmi eux Don Barton Johnson, Brian Boyd et Maurice Couturier. De ces contacts est née l'idée d'un site Nabokov.

27Il y a onze ans aujourd’hui, en juin 1995, avait lieu le deuxième colloque niçois consacré à Nabokov. Ayant appris la tenue de ce colloque grâce à la liste NABOKV-L, j'ai écrit une note à Maurice Couturier (par e-mail, il va sans dire) pour savoir si je pouvais assister au colloque. A cette époque-là, je n'avais rien fait ou écrit sur Nabokov, mais Maurice Couturier m'a chaleureusement accueilli à Nice, où j'ai pu faire la connaissance d'une quarantaine de spécialistes de Nabokov venus de France, de Grande Bretagne, des Etats-Unis, de Nouvelle Zélande, d'Allemagne, de Finlande, d'Israël, dont beaucoup se trouvent encore une fois à Nice à l'occasion de ce troisième colloque.

28En 1995, le Web était encore naissant. Pour mémoire : l'année 1994 voyait l'introduction de Mosaic, le premier navigateur « commercial », précurseur de Netscape. Très peu de gens avaient accès à des ordinateurs avec des capacités nécessaires pour utiliser le Web. Le World Wide Web était donc une espèce de terra incognita.

29Mais l'idée m'est venue que le Web pourrait être utile aux spécialistes de Nabokov, d'autant que celui-ci, connu dans le monde entier, écrivait en trois langues. Je suis donc venu à Nice en partie pour proposer la création d'un site Web. Je me souviens tout particulièrement d'une discussion avec Brian Boyd à l'hôtel où plusieurs des participants étaient hébergés. Ayant l'habitude de me lever assez tôt, je suis descendu pour prendre le petit déjeuner. Brian Boyd est arrivé aussitôt, ayant peu ou pas dormi après un très long voyage depuis la Nouvelle Zélande. C'est un des spécialistes de Nabokov les plus infatigables. Je lui ai parlé de mon idée de créer un site Web consacré à Nabokov. L'idée semblait l'intéresser, même si personne à cette époque-là ne savait trop à quoi servait un site Web.

30À mon retour aux Etats-Unis j'ai rédigé un projet de site consacré à Vladimir Nabokov qui serait basé à la bibliothèque de l'Université d'Etat de Pennsylvanie, où je travaille depuis 1989. La Société Nabokov a appuyé le projet, et deux professeurs de Penn State, un de la section d'anglais, l'autre de la section des langues slaves et germaniques, ont écrit des lettres de soutien. Le doyen des bibliothèques de Penn State a approuvé l’idée, et la mise en place du site a pu commencer quelques semaines plus tard.

31ZEMBLA le site doit son nom au pays imaginaire inventé par Charles Kinbote, le narrateur fou du roman Feu pâle est né le 1er décembre 1995. Depuis sa fondation, des centaines de milliers sinon des millions d'internautes ont visité le site. Actuellement, il comporte plus de 1200 fichiers et des centaines de pages. En plus d'une biographie et d'une chronologie détaillée de la vie de Nabokov, il y a une collection importante d'articles traitant de l'œuvre de l'écrivain communiqués par des spécialistes internationaux  linguistes, traducteurs, universitaires et chercheurs. Plusieurs de ces articles sont des traductions, du français, du russe, du japonais. Le site comporte également des interviews avec Stacy Schiff par exemple, auteur de la première biographie de Véra Nabokov, femme de l'écrivain ; une section entière consacrée à Lolita ainsi qu'aux adaptations cinématographiques du roman ; et, grâce à Dieter E. Zimmer, des documents et de nombreuses photographies autour des papillons si chers à Nabokov, dont plusieurs espèces portent le nom. On peut voir des photos des lieux qu'il a visités, en Russie, en Europe, aux Etats-Unis, en Suisse, et on peut écouter des fichiers sonores de Nabokov lisant des extraits de ses œuvres et de ses traductions d’auteurs russes qu'il estimait, Fyodor Tyutchev et Alexandre Pouchkine par exemple. La bibliographie d'articles et de livres consacrés à Nabokov est régulièrement mise à jour et comporte actuellement plusieurs centaines de titres.

32Les recherches menées en ligne à l'aide de sites comme ZEMBLA donnent au chercheur une vue d'ensemble qui aurait été impossible il y quinze ou vingt ans. Ainsi, l'annotation des œuvres de Nabokov peut s'effectuer plus rapidement, les interprétations des ses œuvres peuvent se fonder sur des bases beaucoup plus vastes qu'avant l'âge d'Internet. Pour les non-spécialistes, les sites comme ZEMBLA fournissent une introduction conséquente à Nabokov, facilement disponible à toute heure du jour et de la nuit.

33Pour autant que je sache, ZEMBLA est le premier site sur le Web consacré à Nabokov. Mais depuis 1995, le nombre de sites Nabokov va croissant. Il y a surtout Waxwing le nom fait référence à l'oiseau, un jaseur, qui apparaît dans le premier vers du poème « Feu pâle » un site créé par Juan Martinez, un jeune américain d'origine colombienne. Il y a aussi le site du Musée Nabokov à Saint-Pétersbourg en Russie, ainsi que des centaines sinon des milliers de sites qui font référence à Nabokov : à la date du 12 mai 2006, une recherche dans Google pour les mots « Vladimir Nabokov » donnait plus de deux millions de résultats. Même si l'écrivain prétend que « C'est Lolita qui est célèbre, pas moi » sa célébrité mondiale, surtout en ligne, est absolument considérable.

34Depuis le début, pratiquement, j'ai voulu aussi publier, autant que faire se pouvait, les textes mêmes de Nabokov, ce qui représentait un projet beaucoup plus ambitieux.

35Comme vous le savez sans doute, le thème du présent colloque est l'annotation et l'interprétation de Vladimir Nabokov. Ecrivain en trois langues qui connaît à fond les littératures de trois cultures (russe, française, anglo-américaine), Nabokov est un des écrivains du 20ème siècle dont l'œuvre se prête le mieux à l'annotation, à l'explication. Ses romans recèlent des milliers de références à d'autres textes littéraires, à des tableaux, à la musique, au théâtre, à des savoirs relevant de douzaines d'autres domaines : sciences naturelles, histoire, philosophie, religion. Depuis la parution d'une édition annotée de Lolita établie par le professeur américain Alfred Appel, Jr. en 1970, l'annotation des œuvres de Nabokov représente un des enjeux majeurs pour les spécialistes de l'auteur.

36Le roman Ada, ou l'ardeur, publié en anglais en 1969, est le plus long et aussi le plus complexe des romans de Nabokov. Même s'il est moins lu et moins célèbre que Lolita, l'auteur lui-même le considérait comme son chef-d'œuvre, « la perle de la littérature américaine » pour citer ses propres mots. Depuis 1992, Brian Boyd publie dans la revue The Nabokovian des annotations exhaustives de ce roman. Les annotations paraissent tous les six mois, chaque numéro de la revue ne contient donc que les annotations pour un ou deux chapitres du roman. Il va sans dire que les annotations du professeur Boyd ne sont disponibles qu'aux personnes souscrivant à la revue (deux ou trois cents personnes au total) et les personnes ayant accès aux numéros de la revue dans les bibliothèques universitaires. Il m'a donc semblé que le roman Ada présentait une très bonne occasion d'utiliser Internet pour rendre accessible un texte annoté de Nabokov.

37En 1998, lors d'un colloque à Cornell University, où Nabokov était professeur entre 1948 et 1959, j'ai donc proposé à Brian Boyd de créer un site Web consacré au roman Ada accompagné de ses annotations. Avec l’aimable permission de Dmitri Nabokov et de la maison d'édition américaine Random House, un projet pour mettre en ligne le texte intégral de Ada a pu être inauguré au printemps 2004. Un an plus tard, grâce à quelques bénévoles de cinq pays, le texte intégral du roman est disponible en ligne gratuitement pour tous et pour toutes, accompagné des annotations de Brian Boyd. Il y a un index des motifs présents dans le roman, des liens vers d'autres sites pertinents, et puisque Nabokov est un écrivain éminemment « visuel », le site comporte également des centaines d'illustrations. Pour la première fois, le texte intégral d'un roman de Nabokov se trouve disponible en ligne. Qui plus est, tout lecteur voulant consulter les annotations de Boyd n'a qu'à cliquer sur la ligne du roman pour laquelle il cherche une explication. En moins d'un an le site a accueilli plus de quinze milles visiteurs.

38On pourrait dire qu’ADAonline est le premier volume des œuvres romanesques complètes de Nabokov à l'âge d'Internet, une sorte de Pléiade en ligne.

39Permettez-moi maintenant de parler brièvement d'une autre possibilité qu’offre Internet possibilité plus équivoque peut-être, surtout aux yeux des universitaires, mais qui mérite quand même d'être mentionnée.

40Vladimir Nabokov aimait les mystifications littéraires. La plus célèbre de ses farces met en jeu un poète du nom de Vasily Shishkov inventé par lui pour se venger des critiques de sa poésie, dont le plus important était un certain Georgii Adamovitch. À l'occasion de la mort du poète émigré Vladislav Khodasevitch en 1939, Nabokov composa un poème commémoratif ayant pour titre « Les poètes » qui fut publié sous le nom de « Vasily Shishkov ». Adamovitch, jusque-là hostile à la poésie de Nabokov, rédigea un compte rendu élogieux du poème de Shishkov, disant que « chaque vers, chaque mot fait preuve de talent ». Un mois plus tard, Nabokov publia un texte intitulé « Vasily Shishkov ». Présenté comme une mini-biographie de Shishkov, le récit laisse entendre que Shishkov est une pure invention de Nabokov qui a aussi écrit « Les poètes ». Dans sa réponse Adamovitch se montra plein de circonspection et ne paraissait pas disposé à admettre qu'il avait été dupé.

41J'avoue ma faiblesse pour ce genre de canular. Le site Web ZEMBLA m'a donné l’occasion de monter quelque chose de semblable, puisque Internet est un royaume où règne l'anonymat, le pseudonymat. Vers la fin septembre 1998, j'ai affiché un article censé écrit par un certain Michel Desommelier. L'article de Desommelier traitait de L'original de Laura, le dernier roman de Nabokov, inachevé au moment de sa mort en 1977. L'article comportait quatre extraits du manuscrit du roman. Ces extraits, tout comme le texte de l'article lui-même, étaient de purs produits de mon imagination.

42Pour bien comprendre le contexte de cette espièglerie, il faut savoir que Nabokov voulait que les extraits de L'original de Laura soient détruits lors de son décès. Leur parution sur le Web était donc hautement provocatrice pour les spécialistes. Je n'ai pas l'intention de vous révéler les noms de ceux qui se sont laissé duper par le canular d'ailleurs je ne les connais pas tous je dirai seulement que Dmitri Nabokov en personne, fils de l'auteur, m'a donné un coup de fil quelques heures seulement après avoir été informé de l'existence des extraits sur le Web.

43Avis, donc, aux lecteurs et aux visiteurs : sur Internet tout n'est pas nécessairement parole d’évangile. Le site ZEMBLA, puisqu'il fait partie de ce monde, ne fait pas exception à la règle : attention aux chausse-trapes, aux simulacres, aux faux-semblants tant appréciés de Nabokov et si familiers aux lecteurs de ses fictions.

44En guise de conclusion, j'aimerais dire quelques mots sur le futur, puisque, à mon sens, à l'âge d'Internet, le futur, c'est aujourd'hui, c'est maintenant.

45Il y a vingt ans, si vous vouliez lire Lolita, vous n'aviez qu'un seul moyen de le faire : acquérir un exemplaire du livre, soit en librairie, soit à la bibliothèque, soit en vous adressant à un ami ou une connaissance.

46Imaginez maintenant que vous soyez étudiant ou professeur ou même simple lecteur passionné de Nabokov et que vous vouliez faire une étude approfondie de Lolita. Demain ou après-demain, vous pourrez peut-être consulter en ligne, gratuitement, à toute heure, le texte intégral du roman. En même temps, vous aurez la possibilité de consulter la version russe faite par Nabokov lui-même et de mettre les deux versions, anglaise et russe, en regard, pour bien comparer les deux textes. Vous pourrez également accéder à des versions numérisées des notes et des manuscrits du livre, des épreuves corrigées par l'auteur, de son propre exemplaire du livre avec des notes holographes en marge. Vous aurez accès à toute la correspondance de l'auteur sur le roman, de sa genèse en passant par les difficultés de trouver un éditeur aux Etats-Unis, jusqu'à sa parution. Imaginez que tous ces matériaux soient accompagnés d'annotations établies par les plus grands spécialistes mondiaux de Nabokov, dans plusieurs langues. Imaginez que vous puissiez lire aussi tous les articles de presse, tous les articles critiques écrits par les savants sur le roman. Vous pourrez consulter les comptes rendus de tous les colloques ayant pour thème les œuvres de Nabokov, de toute thèse de doctorat écrite à son sujet. Tout cela les textes, les manuscrits, les notes, la correspondance, les comptes rendus, les articles, les thèses sera accompagné d'un moteur de recherche qui permettra de localiser rapidement tout terme ou toute phrase voulue.

47En même temps vous pourrez écouter des enregistrements de Nabokov lisant Lolita, assister, grâce à des fichiers multimédias, à des conférences faites par des spécialistes dans plusieurs universités du monde. Si cela vous amuse, vous pourrez faire apparaître une carte du trajet de Humbert et Lolita en automobile à travers les Etats-Unis. Vous pourrez même examiner, grâce à des photos satellites, les endroits où Humbert et sa petite fille sont passés.

48Ce scénario ne tient pas du tout de l’utopie, puisque toutes les possibilités que je viens de décrire sont parfaitement réalisables étant donné les capacités actuelles d'Internet. Il suffirait de numériser les matériaux actuellement sur papier, d'organiser le site, de créer les bases de données, etc. Il n’y a donc aucun obstacle technique ; c'est seulement une question matérielle : si les ressources étaient à notre portée, l’utopie deviendrait réalité. Une Pléiade Nabokov à l'âge d'Internet.

49Je suis persuadé que le renom de l'écrivain ira croissant, que le nombre de ses lecteurs passionnés ne cessera de grandir, dans une large mesure grâce à l'ubiquité d'Internet. Espérons seulement qu'Internet ne sombre pas dans le non-sens tant redouté de John Shade mais devienne «a web of sense», un tissu de sens.

Pour citer cet article

Jeff Edmunds, « Vladimir Nabokov à l'âge d'Internet », paru dans Cycnos, Volume 24 n°1, mis en ligne le 20 mars 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1077.


Auteurs

Jeff Edmunds

Pennsylvania State University