Cycnos | Volume 21 n°1 L'Identification -  

Gérard Mélis  : 

Identité, identification et niveaux de qualification : objets et circonstances

Résumé

L’article soulève la question de savoir comment on identifie un événement, et propose une analyse de certains phénomènes syntaxiques (le rôle des circonstants, les question échos, certains cas d’ellipse) à partir de la notion d’identification définie en termes de double niveau de qualification : QLT1 (qualification identificatoire), QLT2 (qualification seconde de spécification). Ce dispositif théorique met en œuvre les notions de relation lâche et serrée et de stabilisation référentielle. L’identité de l’événement  se construit et se spécifie davantage en fonction des qualifications qui s’y ajoutent, chaque ajout stabilisant cette identité.

Abstract

This paper raises the issue of how a state of things can be identified, and aims at analysing some syntactic phenomena (the role and place of adverbial elements, echo questions, certain cases of ellipsis) using as a theoretical basis the notion of identification defined in terms involving two levels of qualification : QLT1 (identifying qualification) and QLT2 (specifying qualification). This theoretical apparatus uses the notions of loose and tight relationships and of referential stabilisation. The identity of the event is built up and is progressively specified by added qualifications, each of them stabilising this identity.

Index

mots-clés : circonstants , ellipse, question écho, relation lâche/serrée, stabilisation référentielle

Plan

Texte intégral

« Il ne répond nettement ni à la question ‘Quand ?’ ni à la question ‘Où ?’

ni même à la question ‘Quoi ?’ car en lui-même il n’est rien »

V.Jankélévitch

1L’identification consiste en deux choses : a) poser une équivalence entre deux valeurs notionnelles, b) déterminer un contenu notionnel avec plus ou moins de netteté. Ces deux facettes sont interdépendantes. Si l’on cerne, ou discerne, l’identité d’un état de fait à des degrés divers de spécification, on sait plus ou moins à quoi équivaut la chose dont on parle. L’état de fait repéré peut se voir assigner un contenu notionnel à travers un travail énonciatif qui permet de passer d’une référence indistincte à une référence de plus en plus finement présentée. Employer les groupes nominaux : 1- someone, 2- a man, 3- the man you were talking to yesterday at 9, 4- John, revient à poser l’existence d’un état de fait ou d’une entité dont l’identité propre plus ou moins bien déployée dans le texte est l’objet d’un travail d’identification dans les deux sens du terme. Considérer l’existence d’une occurrence, c’est poser une occurrence de quelque chose, c’est-à-dire qu’elle relève d’un domaine notionnel structuré, et les traits qualitatifs de ce domaine peuvent subir une opération qui vise à les rendre distinguables. Un travail de différenciation, ou d’indifférenciation, qualitative a lieu.

2Certains outils langagiers ont pour fonction de spécifier les propriétés attribuées aux états de faits. Parmi ceux-ci, il y a la catégorie syntactico-sémantique des circonstants, traditionnellement opposée à celle des compléments intégrés à la proposition (objet et certains compléments de lieu). Nous proposons ici un dispositif théorique qui tente de définir plus précisément le fonctionnement de ces phénomènes langagiers, qui, comme le montre la phrase en exergue, contribuent à identifier, à différencier, des états de « rien », qui provient de « res », la chose, la chose sans qualité propre.  

3La notion de ‘spécification’ permet d’articuler les hypothèses sur le domaine notionnel (développées dans la théorie des opérations énonciatives) et un certain nombre de questions grammaticales et syntaxiques.

4Dans son étude sur la subordination, H. Wyld définit deux modes de complémentation : l’instanciation (le complément vient instancier une place vide dans un schéma relationnel - on reconnaît là les hypothèses sur les arguments ou les actants), et la spécification. L’objet de la spécification est « d’apporter une détermination à l’élément ciblé dont l’instanciation est déjà acquise mais dont la stabilisation notionnelle n’est pas encore atteinte » (Wyld. 46).

5On trouve cette notion de spécification chez Franckel.1988, où se fait une distinction entre positions initiale et finale des circonstants en termes de repérage inter-propositionnel dans le cas de la position initiale tandis que, en position finale non détachée du prédicat, le circonstant a une portée intraprédicative et « joue non plus le rôle d’un repère mais d’un spécifiant » (Franckel.99), ce qui rejoint les conclusions de certaines études sur les circonstants et leurs positions (Le Querler.1993).

6Les positions initiale et finale en position détachée par rapport au prédicat (pause, virgule) correspondent à une fonction de cadrage, d’établissement d’un point de repère a priori valable pour l’ensemble de l’énoncé. Dans des oppositions syntaxiques du type :

[5] Il est parti comme il est venu.

7et

[6] Comme il est venu, il est parti.

8on perçoit des oppositions sémantiques assez nettes. Dans l’énoncé [5], le circonstant (CIRC) a une portée intra-prédicative : l’énoncé définit un certain type d’événement et traite d’un seul événement (le pronom ‘il’ a un référent unique). Dans l’énoncé [6], le CIRC a une portée extraprédicative, ce qui construit une relation causale entre deux événements distincts, deux états de fait différenciés (le pronom ‘il’ a deux référents distincts) et permet une glose du type : « Puisque Jean est venu, Pierre est parti ».

9On retrouve ce type d’opposition dans :

[7] Je suis sorti en claquant la porte.

[8]  ??? En claquant la porte, je suis sorti.

[9] En claquant la porte, j’ai réveillé tout le monde. (Franckel)

[10] Le général D tente bien une manœuvre en bloquant les passages de l’Argonne.

[11]  En bloquant les passages de l’Argonne, le général D tente bien une manœuvre. (Le Querler)

10La position extraprédicative détachée privilégie la relation inter-événenement [9, 11], ce qui empêche certains énoncés pour des raisons de rapport référentiels [8], alors que la position intraprédicative correspond à une fonction d’identification notionnelle de l’événement. Par exemple, alors que [11] a une interprétation temporelle (relation entre deux événements) dans l’énoncé [10], « le circonstant est intraprédicatif et explicite ‘manœuvre’ : ‘la manœuvre du général D consiste à bloquer les passages…’ » (Le Querler.175).

11La notion de spécification est aussi associable à celle d’expansion notionnelle : selon Flintham.1995 « le contenu de la relative explicite l’antécédent (…), c’est une sorte d’expansion notionnelle de l’antécédent » (Flintham.154). On retrouve ici l’idée d’‘explicitation’, c’est-à-dire, de développement d’un contenu identificatoire déjà construit, de déploiement des déterminations qualitatives d’une notion déjà dotée d’une identité distinguée.

12L’idée de spécification / explicitation / expansion notionnelle peut donner lieu à deux remarques :

13a- nous sommes en présence de deux modes d’identification : un mode consiste à donner à l’état de fait une identité reconnaissable, l’autre à apporter des précisions sur cette identité. D’un côté, il y a un travail identificatoire (QLT1) dont la fonction est de permettre de reconnaître une occurrence en la distinguant des autres sur le plan de son identité propre. De l’autre, on peut effectuer un travail de spécification (QLT2) qui consiste à donner une meilleure définition d’un état de fait déjà identifié, qui peut donner lieu à un contraste avec d’autres valeurs, ou à introduire une qualification commentative (construction d’un dispositif de commentaire subjectif évaluatif d’un terme identifié repris sur le plan de l’énonciation).

14b- la relation entre ces deux modes fait intervenir la notion de stabilisation. En effet, l’opposition entre [12] et [13] :

[12] A Paris, je me promène.

[13] Je me promène à Paris. (Le Querler)

15est analysable en termes de stabilisation référentielle dans la mesure où on voit en œuvre des traitements différents de l’altérité notionnelle. Une référence peut être dite stabilisée si sa référence est identifiée de telle sorte qu’aucune altération notionnelle n’est envisageable. L’énoncé [12] peut se paraphraser comme : «quand je suis à Paris, je me promène ». « Dans cet énoncé, on peut comprendre qu’il y a une opposition implicite avec un autre lieu » (Le Querler. 178) ce qui n’est pas le cas dans [13]. Dans [12], il y a prise en compte d’autres valeurs et il y a exclusion de l’altérité : on marque bien l’opposition avec autre-que-p et la stabilisation de la valeur choisie. Dans [13], (à Paris) n’est pas en concurrence avec une autre valeur (non prise en compte de l’altérité). Ceci est très fortement convergent avec l’hypothèse selon laquelle, dans les énoncé de type [12], « en tant que support premier des opérations constitutives de l’énoncé, (le premier procès ou le premier terme) ne fait pas l’objet d’une prédication existentielle au sein même de l’énoncé. Il a nécessairement fait par ailleurs, ne serait-ce qu’implicitement, l’objet d’une première détermination : comme tout repère, il implique un préconstruit dont il constitue une sorte de reprise » (Franckel.103) : l’altérité, prise en compte, est dépassée, exclue, ce qui permet une stabilisation référentielle qui, à son tour, permet une relation de repérage.

16Dans des cas comme [12] et [13], la stabilisation de la référence passe par la relation entre un terme repéré et un terme répérant stable. La différence est due au degré de relâchement ou de resserrement de la relation entre le répérant et le repéré. On peut dire que la relation entre les deux termes dotés d’une identité stable A je me promène> et B à Paris> est serrée en [13] car on ne peut plus identifier A sans B de la même manière. La relation entre A et B est plus lâche en [12] car un de termes de la relation peut être l’objet d’une altération : en effet, [12] signifie qu’en tout cas A a lieu si B, mais que A peut aussi avoir lieu en l’absence de B, d’où une marque de séparation entre les constituants (virgule, pause, possibilité de déplacement du CIRC) et le travail de stabilisation (organisation de la relation de repèrage), qui n’a plus lieu dans [13].

17Nous proposons de mettre en œuvre ce dispositif théorique (qui comporte la distinction QLT1/QLT2, les notions de stabilisation et de relation lâche/serrée) afin de placer la question syntaxique du complément dans une perspective énonciativiste.

18Les paramètres syntactico-sémantiques généralement proposés dans les grammaires afin de différencier les Objets des CIRC ne sont pas opérants d’une manière absolue. Les tests classiques d’effacement et de déplacement ne sont pas absolument  probants. Par exemple, “dropping an adjunct will not result in ungrammaticality » (Huddleston.178) mais éliminer un Objet non plus, avec un grand nombre de verbes qui peuvent avoir un fonctionnement transitif ou intransitif. Le test d’effacement est en fait peu convaincant car il est souvent fondé sur des critères  hétérogènes et des prises de position arbitraires. Une remarque comme : « we will regard a dependent as obligatory not only in the elementary case where its omission leads to ungrammaticality, but also where its omission results in a radical change in the meaning of the verb. » (Huddleston.179) pose plusieurs questions et de grandes difficultés théoriques : le lien entre ungrammaticality et sens du verbe n’a pas de portée généralisable. Comment expliquer que la présence ou l’absence de l’Objet avec un verbe comme read ne fait pas varier le sens du verbe ? Que dire aussi de hide dans they were hiding et they were hiding it ? Change-t-il de sens en fonction de la présence ou de l’absence de l’Objet ?

19Si l’on admet l’idée d’une certaine conservation de sens malgré les manipulations syntaxiques, on voit que ni l’effacement, ni le déplacement ne sont légitimes. Nous avons vu à propos d’exemples comme [7 - 9] que la place et la présence du circonstant font varier l’interprétation de l’énoncé et même du prédicat dans une assez grande mesure.

20On peut conclure avec P.Miller que le test de l’effacement « est relativement peu informatif, dans la mesure où la contraposée ne fonctionne pas : les compléments facultatifs ne sont pas nécessairement des circonstants. En effet, l’objet direct est le type même du complément régi et il est bien connu que pour bien des verbes l’objet direct est facultatif. Par conséquent, on ne peut rien conclure quand un complément est facultatif. » (Miller.94) : si CIRC et Objet sont effaçables alors l’effaçabilité du CIRC n’est pas une propriété absolument pertinente.

21Le test de déplacement n’est pas non plus probant pour plusieurs raisons.  

22Tout en n’étant pas des arguments du procès, certains termes sont tout de même obligatoires et se situent à des emplacements assez contraints dans l’énoncé. Par exemple :

[29] When you drive too fast, you’re driving to your death. (GAL.17)

[30] He would wake up to discover that he was still lying on his own bed. (Auster.175)

[31] But, how shall I ever get him to Alpha Centauri when it is almost impossible to drag him from Boston to Philadelphia ? (FANT. 158)

23les adverbiaux sont indéplaçables et ne s’effacent pas systématiquement : l’effacement semble impossible en [29] et change l’interprétation de l’énoncé en [30] et [31] : l’événement he would wake up n’a plus la même identité sans l’adverbiale, et l’actualisation effective de la proposition principale paraît plus compromise en [31] avec la proposition adversative que sans.

24Ces exemples montrent que les tests de déplacement et d’effacement n’ont pas de lien conceptuel entre eux car l’un peut s’appliquer sans entraîner l’autre et ils ne s’appliquent pas systématiquement alors qu’ils sont censés définir une catégorie homogène de manière stricte.

25Le déplacement est possible pour les deux catégories que ce test est censé distinguer et obéit au même principe d’organisation textuelle. Les exemples :

[32] After the war, the spartans erected a memorial…

[33] I dropped one of your pages, so some of the comments I’ve scrubbed out. Ignore them.

26peuvent être analysés de la même manière (« marked theme » : « a way to present a Given element in Theme position ». Bloor.76), la seule différence étant une simple question de fréquence d’emploi de cette construction, plus fréquente avec les CIRC, mais tout de même possible avec les Objets.

27Quand on travaille sur des textes réels, on constate que les conclusions tirées à partir de structures décontextualisées ne sont pas généralisables. Dans un texte comme :   

[34] Sam went into the bedroom next to the sitting room, (while Charles stood at the window). (As he looked down), he saw in the light from the inn-windows a small boy run up the far side of the street, then cross the cobbles below his own window and go out of sight. He nearly threw up the sash and called out, so sharp was his intuition that this was the messenger again. (Fowles. 179)

28les éléments adverbiaux mis entre parenthèses contredisent les propriétés qui sont censées caractériser la catégorie auxquels ils appartiennent : ce ne sont des éléments ni optionnels ni déplaçables, car ils contiennent des informations essentielles en ce qui concerne l’identification des agents présents dans le texte et la cohésion du texte (identification des occurrences de « he », distinction Sam/Charles, séquence interprétable des événements « nearly threw up the sash/saw a small boy/looked down/stood at the window »).

29En fait, le seul critère formel qui peut signaler une différence entre Objet et CIRC est la possibilité du CIRC de se détacher de la prédication sans déstructurer la construction (cas de dislocation). Le CIRC peut être en position extraprédicative (finale ou initiale) afin d’introduire une relation interpropositionnelle et / ou un commentaire subjectif.

30Dans les exemples :

[35] But I should know that , when things get tough, Isaac could think our way out if anybody could. (FANT. 158)

[36] Mary’s mother – if that was her picture-may have been a wastrel in her spare time (she had thirteen children by a minister of the church), but if so her gay and dissipated life had left too few traces of its pleasures on her face.    (Woolf.21)

31la proposition « if that was her picture » est nettement dans une incise qui introduit un commentaire sur ce qui est dit dans le texte, et celle en WHEN porte les traces d’un travail énonciatif : la validité de la relation prédicative Issac could think….could> est restreinte à un certain type de situations définies par la propriété things get tough>, explicitement contrasté avec les situations où cette propriété est absente (position détachée initiale de repère).

32Le lien plus serré entre la proposition « if so » et la principale dans [36] atténue la dimension commentative au profit d’une relation entre les événements, et la relation est encore plus serrée quand la subordonnée est en position finale intraprédicative comme dans [30], qui s’oppose à :

[37] He had gone into a bookstore one afternoon to buy books for the next leg of his journey. (Auster.14)

[38] To complete the predicate, we need one or more elements in addition to the predicator. (Huddleston. 178)

33Dans les exemples [37] et (38], la subordonnée P2 a une grande autonomie par rapport à la principale P1. Les contenus des propositions sont suffisamment différenciés et identifiés pour avoir une identité reconnaissable sans l’apport d’identification marqué par la subordination. En effet, il est possible d’introduire un autre sujet dans P2, l’état de fait de P2 peut avoir une localisation temporelle distincte, et il est possible de séparer les deux contenus dans des questions :

[39] What had he done ? / What had he gone into a bookstore for ? What had he done to buy books ?

34La subordonnée reçoit une interprétation de visée intentionnelle et les contenus sont différenciables : il est possible de faire quelque chose sans intention particulière, avec une intention p ou bien avec une intention autre-que-p ; de même il est possible de vouloir quelque chose sans rien faire, en actualisant p, en actualisant autre-que-p. La proposition P2 est à des degrés divers détachable de P1 et se trouve en position extraprédicative.

35L’énoncé [30] est bien différent. Il y a absence d’intentionnalité, et constitution d’un événement complexe qui fusionne en un seul deux états qui ne peuvent plus être séparés, sauf si le texte est grandement modifié. Les propositions P1 et P2 forment bloc, P2 est en position nettement intraprédicative.

36Que conclure de ces analyses ? Les phénomènes de déplacement / effacement dépendent grandement d’un paramètre plus déterminant, qui est le degré de resserrement entre la principale et la subordonnée. Si la relation est lâche, alors P2 peut être vue comme optionnelle et mobile. Si la relation est serrée, les tests syntaxiques ne s’appliquent plus. De plus, la question de la stabilité réferentielle est ici centrale : en effet, pour avoir une relation lâche, il est nécessaire que les états de fait aient une certaine définition stable en eux-mêmes alors qu’une relation serrée rend nécessaire l’association entre des contenus pour que l’état de fait puisse être identifié clairement. Il existe divers degrés de stabilisation : 1/ P1 est stable en tant que telle, l’expression qui lui est associée est extraprédicative, détachable, et tend à être optionnelle sans contexte, 2/ P1 est stable par elle-même mais l’autre expression spécifie davantage son contenu, elle est intraprédicative et les tests habituels (déplacement / effacement) ne sont plus efficaces.

37Nous voyons ici la différence entre QLT1 et QLT2 : dans ces deux cas, P1 est stable et l’élément qui lui est extérieur soit met en rapport P1 avec un autre état de fait, soit spécifie le contenu de P1, ce qui accroît la stabilité de l’élément qualifié.

38Les éléments qui identifient P1 sont de l’ordre de QLT1 (identification d’un état de fait). Les autres éléments sont de l’ordre d’une qualification seconde QLT2 opérant sur un contenu stable qu’ils peuvent contribuer à stabiliser davantage.

39En fonction du niveau de qualification envisagé, nous passons à l’intérieur des limites de la proposition (les arguments, les compléments) ou à l’extérieur (les éléments périphériques circonstanciels).

40Les relations plus serrées sont de l’ordre QLT1 (relation entre les éléments nécessaires à la construction et à l’identification de l’état de fait) et les plus lâches de l’ordre QLT2 (relation de plus en plus lâche entre la proposition de base et les éléments adverbiaux, éléments de plus en plus optionnels), les diverses catégories étant comparables entre elles en fonction d’un gradient, plutôt que d’une dichotomie binaire, gradient qui passe par des degrés divers d’identification de la valeur référentielle. Comment se réalise cette progressive identification ?

41Si l’on compare les Objets et les CIRC, on note qu’ils ont en commun la fonction de qualification de l’état de fait. Ils servent à donner à cet état une identité différenciable, par opposition à l’altérité notionnelle. Par exemple, n’importe quelle occurrence de write est semblable aux autres, n’importe quelle occurrence de write a letter est semblable aux autres mais write a letter et write a short story apportent des spécifications différentielles sur la même propriété write.

42La négation, test conventionnellement utilisé pour distinguer les types d’adverbiaux (opposition connue entre adjuncts et disjuncts), est applicable au complément d’Objet. En effet, tout comme :

[40] He did not write yesterday.

43peut conserver la relation prédicative validée  he + write ( )> car [40] peut signifier :

[41] He wrote, but not yesterday,

44l’énoncé :

[42] He did not write a short story.

45peut s’interpréter comme :

[43] He wrote something, but not  a short story.

46La négation ne permet pas de faire la différence entre Objet et CIRC mais de distinguer ce qui est constant dans une construction de ce qui est instable, et l’étendue de l’élément stabilisé dépend des spécifications présentes dans l’énoncé.

47Soient les énoncés :

[44] He did not write, he only watched TV.

[45] He did not write a short story, he only watched TV.

[46] He did  not  write a short story on Monday, he only watched TV.

[47] He did not write yesterday, he wrote another day.

[48] ??? He did not write a short story on Monday, he only watched TV on Tuesday.

[49] ??? He was not having a bath when you phoned, he was watching TV when Peter arrrived.

48On constate qu’il est possible de confronter des valeurs différenciées jusqu’à un certain point. Il est possible de confronter deux activités [44, 45, 46] qui supposent un moment d’actualisation commun (d’où la tendance à placer on Monday en initiale en [46] : fonction de cadrage englobant les états différenciés), ou de modifier la localisation.

49S’il y a altération de la localisation, il ne semble plus possible de modifier le reste de l’énoncé [48, 49] : on ne peut plus comparer write a short story et watch TV sans explicitation de la raison énonciative qui permettrait le contraste et donc un certain degré d’homogénéité entre les états comparés.

50Notre hypothèse est que la localisation, et plus généralement l’indication adverbiale, stabilise l’identité de l’état de fait exprimé dans le reste de la prédication. Cet état de fait stabilisé est opposable à une autre valeur, ce qui permet [44], [45] et [46]. Si la localisation n’est elle-même pas stable, alors, il n’y a plus d’opposition possible avec une autre valeur : les énoncés [48], [49] sont problématiques, et l’énoncé [47] répète la même relation prédicative he + write> : l’absence d’autre valeur pour QLT1 rend possible l’énoncé.

51L’identité du fait (QLT1) voit sa stabilisation dépendre d’un degré supérieur de spécification (QLT2). L’adjonction de QLT2 permet de stabiliser QLT1 et de véritablement identifier ce dont il est question.

52Cette hiérarchie entre les degrés de qualification peut expliquer certains phénomènes syntaxiques. Nous allons tenter d’en analyser certains (les question échos, certains d’ellipse)dans cette optique.

53On peut produire :

[50]. Why did you read what ?

54mais pas :

[51]* What did you read why ? (Lasnik. 104).

55Une (vraie) question suppose une zone d’indétermination associée à  une structuration acquise, ainsi qu’une relation intersubjective qui ouvre la possibilité de casser l’acquis. Dans :

[52] What did you read ?

56la relation you + read X> est acquise pour un énonciateur, mais pas nécessairement pour le co-énonciateur (qui peut répondre I didn’t read anything). Une question-écho est un cas différent. Dans :

[53] You read what ?

57il y a reprise en écho d’un énoncé qui indique que la valeur est non nulle (déjà posée, identifiée) même s’il y a contestation de son identité particulière : la prédication you + read something> est un acquis pour les énonciateurs, comme pour :

[54] You worked why ?

58où la relation you + work + for a certain reason> est posée en contexte énonciatif.  

59Dans [51], il est possible d’être confronté à la valeur nulle pour what, ce qui rend impossible l’identification de why. En revanche, dans [50], c’est l’indication why posée comme existante par l’énonciateur  qui peut être nulle, ce qui n’empêche pas de construire la prédication you + read something>.

60Il y a donc une dissymétrie entre éléments d’une prédication : certains construisent l’identité d’un état de fait (QLT1) et ils sont analysés en tant qu’éléments de la proposition, d’autres spécifient davantage l’identité déjà construite (QLT2) et sont perçus comme des éléments supplémentaires, périphériques, adverbiaux, qui ne peuvent se construire si la prédication associée n’est pas elle-même construite : leur présence est incompatible avec une déstabilisation de la prédication associée. Ils tendent au contraire à la stabiliser davantage.

61Il est possible d’affiner l’analyse en travaillant sur les procès à deux compléments d’Objet. Les énoncés :

[55] If you wish I should sell I can give the sell order. (Bellow.95)

[56] You must sell it.

[57] ?? I will sell to them..

62montrent qu’il est impossible d’identifier la relation avec le Destinataire si la relation Agent / Patient n’est pas identifiée elle-même. L’identification d’une spécification supplémentaire passe par l’identification stable de ce qui fonde l’identité propre de l’état de fait : l’occurrence de vente ne dépend pas de l’identité du destinataire pour avoir une identité reconnaissable. La spécification supplémentaire (QLT2) suppose stable l’identité de son objet (QLT1) et ne peut se construire en cas contraire.

63Certains verbes proches ont besoin d’une spécification supplémentaire :

[58] ??He gave.

[59] He gave the book.

[60] He gave the book to Peter.

64La distinction sémantique entre SELL et GIVE n’est pas notre sujet, mais nous l’analysons en termes de besoin de spécification supplémentaire, ce qui complexifie la représentation. On peut figurer les relations en termes QLT1 et QLT2 avec renouvellement constant de cette relation.

65Dans [59], on a une occurrence de don. Pour spécifier davantage de quel don il s’agit, il est nécessaire d’en spécifier l’Objet (un don ne se définit pas par rapport à son agent mais tout d’abord par rapport à son patient) puis son sujet, puis son Destinataire. On définit l’événement par étape (un don, un don de quoi ?, de qui ? à qui ?), ce qui peut se représenter comme :

[61] ((John)qlt2 ( (give)qlt1 (a book)qlt2)qlt1)QLT1(to Peter)QLT2

66Dans cette représentation, (a book)qlt2 donne une propriété différentielle à la notion give, l’ensemble étant spécifié par (John)qlt2, et (to Peter)QLT2 spécifie davantage cette relation complexe.

67Ceci correspond aux données empiriques récoltées lors de notre enquête auprès d’anglophones. Si l’on propose un énoncé tel que he read, on peut obtenir des réponses du type : that’s what he did (and that’s it…). En revanche, l’exemple [58] appelle plus de réactions (he gave what to whom ?). Il faut alors trouver des raisons énonciatives particulières pour faire accepter ce schéma, qui est par ailleurs possible, comme dans  la définition de giver : a person or an organization that gives.

68De même, un exemple comme [57] peut redevenir acceptable si l’on construit un frayage : par exemple, si on se place dans des circonstances où il est acquis qu’un acte de vente est prévu, et qu’il y a un prise de décision après hésitation sur l’identité du destinataire. Remarquons qu’un énoncé tel que [55] est lui-même frayé : on se place dans une situation (give the sell order) où c’est la notion ‘sell’ qui compte, par opposition à buy ou do nothing.

69Nous constatons donc que certains énoncés ont besoin d’un contexte spécifié pour devenir acceptable, alors que d’autres sont d’emblée considérés comme corrects. Nous nous interrogeons ici sur ce qui peut motiver ce phénomène.

70Si on a en tête le schéma [61], il est possible de prévoir les interprétations de certains cas d’ellipse : en cas de confrontation avec une valeur autre, ce sont les éléments QLT2 qui sont variables, le reste étant restituable car stabilisé.

71Si l’on part de :

[62] John gave a shirt.

72il est intéressant de noter que des structures existent pour modifier l’identité du sujet :

[63] John gave a shirt and so did Mary.

[64] John gave a shirt and Mary too.

73mais non pas l’Objet : le premier QLT2 est a priori le premier terme modifiable.

74Si l’Objet est modifié, il faut passer par la négation :

[65] John didn’t give a shirt. He gave a pull over.

75qui peut aussi correspondre à une modification du sujet :

[66] John didn’t give a shirt. Peter did.

76La relation entre (John) et le prédicat est niée : (John)QLT2 ne stabilise plus le prédicat, qui peut donc être modifié, par un changement de spécification (soit du sujet, soit de l’Objet).

77Sans négation, si l’on modifie l’Objet, il faut aussi modifier le sujet, comme dans :

[67] John gave a shirt and Mary a pullover.

78Le changement de sujet permet le changement d’objet (QLT2 ne stabilise plus le prédicat, ce qui permet un changement du second qlt2 a shirt). Seul l’élément qlt1 est stable, et peut être restituable [63, 64,67].

79L’adjonction d’une spécification supplémentaire modifie les résultats. Dans :

[68] John gave Peter a shirt and Mary Andrew.

80les interprétations qui viennent sont : John gave Mary Andrew, John gave Andrew Mary, ou Mary gave Andrew (to Peter), même s’il y un travail de rectification à cause des rapports entre notions , ce qui permet de reconstruire Mary gave Andrew a shirt, mais, dans ce cas, on note une nette préférence pour d’autres structures telles que :

[69] ... and Mary did Andrew.

[70] ... and Mary one  to Andrew.

81On peut représenter la première partie de l’énoncé [68] comme :

[71] ((John)qlt2 ( (give)qlt1 (a shirt)qlt2)qlt1)QLT1(to Peter)QLT2

82On confronte ce schéma relationnel à de nouvelles valeurs (Mary et Andrew) : comme il y a trois éléments QLT2 dans le schéma, il y a trois possibilités d’altération, ce qui donne les interprétations :

 [72] ((John)qlt2 ( (give)qlt1 (Andrew)qlt2)qlt1)QLT1(to Mary)QLT2

[73] ((John)qlt2 ( (give)qlt1 (Mary)qlt2)qlt1)QLT1(to Andrew)QLT2

[74] ((Mary)qlt2 ( (give)qlt1 (Andrew)qlt2)qlt1)QLT1(to Peter)QLT2

83La solution :

[75] ((Mary)qlt2 ( (give)qlt1 (a shirt)qlt2)qlt1)QLT1(to Andrew)QLT2

84est possible car il y aussi une modification de QLT2, mais elle résulte d’un travail supplémentaire : elle maintient tout de même (give a shirt)qlt1 malgré la déstabilisation de (John)QLT2, alors que la relation give + a shirt dépend justement de la stabilisation de cette qualification supplémentaire (John)QLT2.

85Si l’on complexifie davantage, avec un exemple tel que :

[75] ??John gave Peter a shirt and Henry Mary a skirt.

86on voit que l’altération de toutes les qualifications QLT2 rend difficile la stabilisation du niveau (give)qlt1, d’où  la difficulté de restitution qui conditionne l’ellipse.  

87L’ellipse est possible à condition de spécifier les relations entre les termes, comme dans :

[76] John gave a shirt to Peter and Henry a skirt to Mary

88La préposition explicite une relation de stabilisation : le terme (Mary) est explicitement présenté comme une spécification supplémentaire, ce qui permet de stabiliser la relation entre (Henry) et (a skirt). On construit la relation :

[77] ((Henry)qlt2 ( (  )qlt1 (a skirt)qlt2)qlt1)QLT1(to Mary)QLT2

89et les deux QLT1 s’identifient : l’ellipse redevient possible.

90Les marqueurs explicites de relation et d’identification permettent de stabiliser les références alors que l’ellipse est fondée sur des relations stabilisées. C’est pour ce genre de raison que les énoncés [69] et [70] sont plus acceptables que [68]. En effet les formes did, one et to clarifient les relations. L’effet de la présence de TO a déjà été analysé. La forme de substitution did indique qu’une identification a déjà eu lieu : (Mary) est explicitement présenté comme une spécification d’un prédicat qui construit une relation avec (Andrew) : il y a construction d’une relation du type :

[78] ((Mary)qlt2 (DID =  ( )qlt1)QLT1(to Andrew)QLT2

91Cette structure est rapprochée d’une construction où l’élément qlt1 est identifié (John gave a shirt to Peter), et, une nouvelle fois, les QLT1 s’identifient.

92Nous avons vu que le concept d’identification, analysé en termes de propriétés purement définitoires (QLT1) et de propriétés spécifiantes (QLT2), permet de régulariser certains phénomènes syntaxiques. En l’absence de critères purement formels de différenciation entre les types de complément (Objet et CIRC, compléments et adjuncts), il est apparu que la notion de relation lâche / serrée est plus efficace dans la description des phénomènes. Le resserrement de la relation s’établit par rapport à l’identité de l’événement : dans une prédication, un terme identifie le domaine notionnel dont il est question (verbe), certains termes spécifient les particularités de l’occurrence qui appartient à ce domaine (relation sujet-Objet) : le sujet stabilise le prédicat, le premier Objet le verbe, l’Objet second la relation entre le sujet et le premier Objet. D’autres termes ajoutent un degré de spécification sur la relation ainsi établie, ce qui construit un certain niveau d’identification car l’occurrence ainsi spécifiée se distingue davantage des autres occurrences du domaine. On construit la catégorie des constituants supplémentaires (COI, CIRC) qui permet de stabiliser les relations précédentes, en entrant avec elle dans un rapport plus ou moins déterminant, plus ou moins relâché.

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Pour citer cet article

Gérard Mélis, « Identité, identification et niveaux de qualification : objets et circonstances », paru dans Cycnos, Volume 21 n°1, mis en ligne le 22 juillet 2005, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=10.


Auteurs

Gérard Mélis

Université de Paris 8